B Bernard Lavilliers et la géopolitique de l’émotion
Né à Saint-Étienne, il a toujours eu envie de bouger et de courir le monde. Ce passionné de Léo Ferré et de world music s’engage du côté des opprimés et des musiques du Sud.
 
« J'ai besoin d'aller ailleurs. Et ailleurs, ce n'est même pas assez. J'ai besoin d'aller au-delà, de l'autre côté. » Bernard Lavilliers le dit volontiers : il lui faut des faubourgs dangereux, des routes perdues, des bars disgraciés pour en faire des chansons. Il se voit en « chanteur de barrio, chroniqueur de l'instant présent, qui écrit à Saigon une chanson sur Saigon. »
Ainsi, il aura fait voyager des millions de francophones dans des jungles où le pire fauve est un humain, leur aura fait rencontrer des filles vénéneuses dans des hôtels de l’autre bout du monde et leur aura même fait visiter des antipodes au ras du Périphérique parisien ou dans des parkings de sous-préfecture… Depuis des décennies, il est professeur d’ailleurs, avec son reggae, sa salsa, sa morna, ses effluves musicales « de Sud-Amérique » (comme il dit) et ses échappées rock, mais aussi avec de grands orchestres, d’immenses simplicités, des mots nus posés sur une guitare.
Car Bernard Lavilliers est aussi un dévoreur de verbe, ébloui par la puissance d’une langue dont, très tôt, il a compris les sortilèges et les pouvoirs. Une langue qu’il savoure autant comme auteur que comme interprète, portant à un de ses sommets historiques l’alliance de la poésie et de la culture populaire.
En termes romanesques, son aventure est même une des plus belles qui soient. Bernard Oulion naît le 7 octobre 1946 à Saint-Étienne. Son père travaille dans les bureaux de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne, après y avoir été ouvrier. C’est un ancien résistant, fervent militant de la CGT. Sa mère est alors assistante sociale et la famille est passionnée de culture – les livres et la musique. Sa mère joue du piano et a pour livre de chevet Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. Son père aime la musique cubaine, le jazz et la chanson.
 

Le vaisseau d’une poésie exigeante

Enfance heureuse mais pas facile. Comme il le dira plus tard, il ne sait s’il sera gangster, boxeur ou poète. Il fait quelques « bêtises », s’embauche comme ouvrier à la « Manu » pendant quelques temps puis prend la direction d’une carrière artistique, en pensant d’abord devenir comédien à la faveur du bouillonnement des Maisons des jeunes et de la Culture et d’un nouveau circuit de petits lieux de spectacle partout en France.
Mais il bifurque vite vers la chanson. Il est vrai qu’il n’était pas complètement sorti de l’enfance quand il a découvert Léo Ferré à la radio avec Les Poètes – « Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes / Que la littérature accrochera plus tard / A leur spectre gelé au-dessus des poubelles / Où remourront leurs vers comme un effet de l'Art ». On lui offre le 45 tours Les Chansons interdites de Léo Ferré, paru en 1961 avec Thank You Satan, Les Rupins, Miss Guéguerre et Les 400 coups. Influence déterminante. Avec Ferré, il comprend que la chanson peut être le vaisseau privilégié d’une poésie exigeante et rebelle, en même temps qu’une rencontre avec le plus vaste public. Il est fasciné par Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, mise en musique d’un poème de Louis Aragon dont pourtant il n’aime guère l’arrangement en forme de chachacha orchestral. Plus tard, sur l’album O Gringo en 1980, il en enregistrera une version à la fois rock et synthétique.
En attendant, sa carrière prend du temps à démarrer. Il connaît les bars où l’on passe le chapeau après avoir chanté, les nuits à dormir dans sa voiture parce qu’il n’a pas de quoi se payer un toit, les espoirs discographiques déçus, les fausses pistes musicales… En 1975, le paysage s’éclaircit enfin avec l’album Le Stéphanois, dans lequel il s’arrache au commun des chanteurs à guitare révoltés des années 70, notamment avec des images d’ailleurs, comme dans San Salvador, samba aventureuse aux couleurs sombres... Mais tout décolle vraiment avec Les Barbares, premier album paru chez Barclay, puis avec 15eRound, pour lequel il puise dans le vivier de musiciens le plus naturellement créatif du moment, quelque part entre free-jazz et jazz-rock – Jean-Paul Drand à la guitare, François Bréant aux claviers, Pascal Arroyo à la basse, Dominique Mahut aux percussions…
Dès lors, la pente de Bernard Lavilliers est ascendante. Il use de toutes les musiques disponibles à la surface de la planète pour dire les bas-fonds, la misère, la colère, la drogue, la violence, l’alcool, la fatalité sociale, le combat contre le monde tel qu’il est, les bonheurs de la fraternité et de la musique. Il commence à aligner les succès – La Danseuse du Sud, Big Brother, Fortaleza, Attention fragile, La Salsa, Stand the Ghetto, Pigalle la blanche, Idées noires en duo avec Nicoletta, Noir et blanc qui marque son entrée au Top 50, Petit, On the Road Again, Faits divers… Ses fans le suivent dans son exploration de l’humaine diversité et des espoirs d’un monde meilleur.
 

Rimbaud, Apollinaire et Michaux

Cet artiste aime le combat, la boxe, la guérilla artistique. Chaque album est un désir, un virage, une aventure – et bien souvent des voyages, des risques, des fièvres. Il pratique le défi, le plongeon. Cela lui suscite des gestes musicaux imprévisibles, comme avec les beaux voyages de 1979 pour l’enregistrement itinérant de l’album O Gringo. D’abord des semaines d’incertitude à Kingston à la recherche de bons musiciens de reggae. Puis New York : « J’ai appris à danser la salsa avec des filles dans les clubs de l'East Side, archi-mal fréquentés à l'époque. Il fallait en plus que j'écrive, que j'enregistre, pour ne pas faire que le touriste. Louer le studio, Ray Barretto aux congas, Tito Puente aux timbales : il faut casquer et – trois, quatre ! – il faut chanter, aussi. » Vingt ans plus tard, il se lance dans une « carte blanche » avec l’orchestre Lamoureux et son chef Yutaka Sado : « Un chef, quatre-vingts prix de Conservatoire derrière et il faut y aller ; c’est comme avec les mecs du barrio… »
Comme une note tenue, également, son attachement à Léo Ferré et à son verbe incandescent. Ils se sont finalement rencontrés en 1976 pour une tournée d’été avec les groupes Gong et Magma. Les deux hommes parlent d’Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire et Henri Michaux, se lient d’amitié. En 1992, quand Bernard Lavilliers chante sur la grande scène de la fête de L’Humanité, il invite le vieux lion libertaire, qui clame Est-ce ainsi que les hommes vivent ? et Les Anarchistes – ce sera la dernière apparition publique de Ferré. Plusieurs fois, Lavilliers enregistrera des œuvres de son inspirateur d’enfance, dont le long texte-manifeste Préface, bréviaire de vie et de rage : « Nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions. Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas : on se bat ! »
Dans les années 90 qui voient l'Europe se passionner pour la world music, Bernard Lavilliers compte parmi les artistes qui rappellent que, derrière la délectation exotique, il y a des humains qui luttent. Il rend aux rythmes tropicaux leur valeur initiale, qu'ils soient nés comme chants de lutte ou comme remède contre la dépression. Dans ses chansons comme dans ses interviews ou les paroles qu'il prononce sur scène, il fait le lien entre la crise ici et l'exploitation là-bas, entre le garimpeiro brésilien et l'ouvrier européen, entre le dictateur lointain et le banquier occidental – une initiation citoyenne et engagée à la mondialisation.
 

La vieille cavale des marins

Mais il sait aussi que le temps passe. Le rocker passionné de bodybuilding, le globe-trotter crédible quand il parle de couteaux sortis et de flics dangereux sait qu’il lui faudra un jour être quelqu'un d’autre qu’un mythe. Ses années 2000 sont celles d’une maturité avouée sans cassure de rythme.
Ainsi, par exemple, Bernard Lavilliers sort en 2008 l’album Samedi soir à Beyrouth, dont l’écriture a commencé deux ans plus tôt, un soir d’émeutes intégristes dans la capitale libanaise. De croquis en drames, il montre des images fugitives du grand fracas du monde – le Brésil, des burqas, le port de la Joliette, des mercenaires, des femmes mystérieuses… Dans cette géopolitique de l’émotion surgissent çà et là les dégâts de la mondialisation ou le « travailler plus », les identités sans territoire et la vieille cavale des marins... Le voyageur des musiques crée des itinéraires inédits, comme d’enregistrer à Kingston ses rythmiques, avant de transporter les bandes à Memphis pour y poser cuivres et cordes soul.
L’homme est parfaitement conscient de ce que la durée de sa carrière exige de lui qu’il sache poursuivre l’aventure sans mimer un bon vieux temps des révoltes et des dangers, sans se contrefaire lui-même pour poursuivre le « Nanard » originel. Peu à peu, sa voix devient plus grave et, pour mieux la servir, ses arrangements moins spectaculaires. Il alterne les aventures méditatives et les grands fracas, eux-mêmes plus espacés. Aussi Lavilliers accomplit-il la performance – très rare pour chaque génération – de continuer à enrichir son best of à chaque album, sans que jamais celui-ci ne mette en danger ses nouvelles chansons. Ce qui confirme que, derrière le révolté des années 70, a grandi un exemplaire connaisseur de son métier et des complexes mécaniques du succès et de la postérité.
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