U Une chanson, ce n’est presque rien, quelques minutes pour encore y croire. Elle est une balise, un tatouage invisible qui immortalise nos souvenirs. Une chanson vise là où les émotions ne trichent pas.

Elsa Gilles vient d’enregistrer son premier album. Éponyme. À Paris. Douze chansons épurées, belles comme une aube aux couleurs mouvantes, pop à la fois aérienne et intime, où les sentiments ne se bradent pas. Jamais.

Ce disque, il vient de loin. Du doute et de l’ombre, de l’amour inconditionnel et de la perte éternelle, de l’attirance pour les choses simples et pour les mélodies sucrées-poivrées. Ici, il y a des fantômes, des corps, des âmes, des rires et des larmes, des mains qui claquent, des guitares et des cordes sensibles, une voix qui emmène autant qu’elle séduit, une volonté de dépasser la réalité pour mieux l’enlacer.

Elsa Gilles ne vient pas de nulle part. Avant cet album, elle a respiré, tenté, beaucoup donné. Au départ, il y a une famille aimante, où la musique n’était pas qu’une ambiance, un décor. Maman écoute plutôt Dylan, Pink Floyd. Papa, lui, a une certaine préférence pour Boby Lapointe, Renaud, Lavilliers, Higelin, les Français. Enfant, Elsa découvre la puissance magique des chansons. Obsessionnelle, quand elle aime, elle écoute en boucles, encore et encore et encore. À quatre ans, elle se met au piano, comme sa grande sœur, comme Gilles, son papa. La guitare et le violoncelle suivront, à quinze ans. Le violoncelle, c’est une révélation, un déclic, une porte qui s’ouvre sur un nouveau monde. Elle ne veut plus faire que ça. Premier prix de Conservatoire. Des heures et des années, sept au total, à apprendre l’excellence. Elle s’initie également à l’orchestration, l’harmonie, ce qui ne l’empêche pas d’écouter dans sa chambre Nirvana, Cat Power, U2, Radiohead, Coldplay et beaucoup d’autres. Et puis, elle sature. Le classique et son exigence folle, ça ne lui suffit plus. Ça n’est pas forcément (que) elle. Elle se remet alors à la six cordes, un groupe voit le jour, avec Julien Decoret, ils expérimentent, placent quelques titres sur différentes compilations, ils se cherchent, sans pression, sans calendrier précis. Elle commence aussi à accompagner quelques artistes. Là, la manageuse de Laurent Voulzy la repère lors d’un concert. 2007 : Elle part sur sa première vraie tournée. Dix ans désormais qu’elle joue aux côtés de Voulzy. Elle va aussi se produire sur scène avec Vanessa Paradis, Raphael, Jenifer, Voulzy encore, avec Souchon. Elle grandit, dans l’ombre des Grands et ça lui convient. Discrète, sur le côté, au service des chanteurs, elle n’a pas besoin de plus. C’est en tout cas ce qu’elle se dit. Parce que quand elle ne dévore pas les kilomètres pour jouer pour les autres, elle écrit. Des petites chansons, pour elle, en anglais, souvent. La musique prime sur les textes. Elle n’en parle pas. Elle n’a pas confiance, malgré le Conservatoire, malgré toutes ses tournées sans fausse note. Elle est comme ça, Elsa. Le temps est son allié, elle doit le savoir, quelque part, très loin, là où on ne peut plus se mentir. Et puis, Calogero croise sa route. Circus est né. Très vite, elle passe derrière le micro. Elle chante. La lumière brûle ses réticences. Il y avait bien eu, avant, ce duo avec Voulzy, “Dans le Vent Qui Va” mais là, c’est encore autre chose. Calogero, comme un grand frère protecteur, la guide, la pousse, l’encourage. Circus démonte son chapiteau en 2014.

En 2015, elle donne naissance à son fils et comme un déclic elle travaille, écrit, compose, elle veut savoir qui elle est vraiment. Sept chansons voient le jour, qu’elle maquette en totale indépendance. Elle fait tout : voix, chœurs, claviers, guitare, basse, les rythmiques, tout ! On est en 2016. Calogero s’impose comme la personne idéale pour faire écouter ses créations. Il décide de produire ce premier album et Elsa partira assurer ses premières parties sur sa prochaine tournée des Zénith de France. L’histoire est belle et ne fait que commencer. Cyrille Nobilet et Jan Pham Huu Tri, fidèles compagnons de route de Calogero co-réalisent le disque, Elsa écrivant toutes les musiques et les textes, quand ce n’est pas Anaïs Paris, sa sœur, qui y participe. Les douze chansons nécessiteront dix jours en studio pour enfin exister. 

D’entrée, on comprend qu’elle est restée fidèle à elle-même, quand, gamine, elle succombait au charme des chansons simples, sans artifice. “Considérez” est un titre fédérateur, qui monte, qui monte pour ne plus lâcher celui qui écoute. Pop qui préfère regarder les nuages que le bitume. Elsa chante sans entrave, elle confesse que cette chanson, elle aurait pu l’appeler “Radiographie”. On comprend aisément pourquoi. Ici, elle se livre, se libère de ses inhibitions et en profite pour décoller. “Mon Amour” est le premier single. À la première écoute, rien à dire. Chanson pop imparable, qui fait taper du pied et dodeliner de la tête sans attendre. Et puis, quand on y revient et qu’on se penche sur les paroles, on tremble. Derrière la légèreté des accords, la tragédie quotidienne rôde, implacable. C’est bien la maltraitance qui est ici convoquée, c’est une femme prise au piège et qui n’a pas les clés pour s'en sortir. Ou quand l’intimité devient ce monstre sans témoin… Elsa prête sa voix à un homme, à un bourreau banal. Et quand, sur le pont, elle devient la femme, c’est juste terrible. Terrible et admirable. “Replay”, c’est l’obsession, la répétition, une ritournelle, une idée fixe. C’est Elsa Gilles qui, avec très peu, donne beaucoup. “Que des Hommes” rappelle le “Close To Me” des Cure et ne fait pas de prisonnier. Chanson au minimalisme rigolard et au refrain mantra. “De l’Air”, plus urbain, avec Calogero au micro, évoque l’Homme buvard, celui qui se noie dans la dictature de l’image, de l’instant répété sans cesse jusqu’à la nausée. Ici, Elsa dépasse la saturation contemporaine et appuie sur la touche pause, pour mieux aller voir ailleurs, là où l’humanité a encore son mot à dire. “Loin Des Rivages” a été inspirée par ces femmes de marins qui les regardent partir au loin, qui dépendent de ce qui va arriver à celui qu’elles aiment. À cette impuissance, à ces existences qui peuvent basculer en deux secondes, sans qu’on ne puisse rien y faire. Très acoustique, ce titre très émouvant, prenant, chante l’abandon, ceux qui partent et surtout ceux qui restent. Beau. “Dans Ma Peau” a le refrain joyeux, c’est une respiration, un appel au lâcher prise. “Requiem de Printemps” dévoile un groove reptilien et des cordes de plumes. Douceur et solitude, virtualité et réalité, ce sont ici encore les rapports humains modernes qui sont mis à nu. Quitter ses écrans et se rencontrer, ne plus livrer sa vie à la futilité numérique, avancer sans clic. Préférer le soleil charnel à la brume des like. “Tout Comme Toi”, c’est quand l’amour (cela fonctionne aussi avec l’amitié) devient un miroir, quand les âmes s’entremêlent pour ne plus faire qu’une. Je suis toi, tu es moi. Je veux être toi, tu veux être moi. Ceux qui ont déjà aimé comprendront. Elsa chante avec un petit sourire en coin, à la fois pas dupe et gourmand. “Rester vivant” est une chanson magnifique, une volonté de redonner confiance, de tendre une main et de refuser l’impossible. L’extérieur, c’est d’abord à l’intérieur qu’il se forge, toujours ! “Unisson” est une jolie utopie de trois minutes et quelques. Et un constat plutôt amer, malgré la grâce qui s’en dégage, sur l’ère de l’ego trip, où les différences n’enrichissent plus et se transforment en frontières infranchissables.

Et puis, il y a “Ton Absence”, une chanson, d’une pudeur vertigineuse, pour son père et écrite par sa sœur: “La première fois que j’ai lu son texte, j’ai fondu en larmes. Cette vision que ma grande sœur avait de moi sur les genoux de mon père… Mon père, c’était quelqu’un de très réservé, qui avait beaucoup de mal à exprimer ses sentiments et le seul lien que j’ai pu cultiver avec lui, c’était la musique, on faisait du piano ensemble. J’allais m’asseoir sur ses genoux et on jouait ensemble. C’est une chanson qui lui rend hommage et qui lui dit qu’il est toujours vivant en moi.” Elsa et Gilles. Elsa Gilles. Une chanson, ce n’est presque rien. Une chanson, c’est toute notre vie.
 
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