A Antoine Elie, né à Rouen, n’a pas encore trente ans. Il pourrait aussi bien en avoir mille.
C’est un chanteur funambule, un homme qui n’a pas tout à fait avalé l’enfant, cabossé, qu’il était, c’est un poète des ombres tenaces et des lumières trompeuses, un archéologue des émotions, les siennes et celles des autres, pareil. C’est un amoureux de l’amour et de ses pièges, des femmes éternelles et qui s’évanouis- sent pourtant un jour, c’est un citoyen qui n’oublie jamais qu’au bout de la rue, la mort attend, patiemment. Grande gagnante tranquille.

C’est certainement le seul artiste hexagonal qui préfère tordre les genres plutôt que de s’agenouiller devant eux. Sa musique est à la fois limpide et dense, barbelée et lumineuse, furieusement vivante et sensiblement au bord du précipice. Antoine Elie ne triche pas et c’est en cela qu’il est également unique. Il a essayé, comme tout le monde, bien sûr. Sans y parvenir. « Je commence à me réveiller à ce que je fais, je commence à comprendre ce que je fous là… C’est de plus en plus précis, ça a de plus en plus de sens… » dit-il, quand on l’interroge sur son présent. C’est-à-dire un premier album choc, “Roi du silence”, après un EP remarqué, une reprise de SCH qui avait multiplié les clics, des dates en première partie de Kyo, un passage en live chez Naguy. Antoine Elie fait de la variété, du trip hop, du rock, du rap, de la pop, de l’électro, peu importe, il est surtout un peintre qui n’ignore pas que les couleurs sont ces serpents mystérieux qui dessinent quelque chose qui dépasse l’évidence.

Quand il évoque ses chansons, il utilise régulièrement le mot tableau. Ses créations viennent de loin, très loin, là où l’homme sait que ce n’est pas lui, jamais, qui décide. Il croit aux muses et au souffle inspirateur. Il est un vaisseau, un passage, un lien. Il écrit à l’instinct, à l’oreille même. La musicalité avant même le sens. Le sens, il vient après, comme dans la vie en somme. On ressent et puis on comprend. Quand la tempête a freiné, un peu, sa course folle. Comme dans la Grèce antique, il sait que l’inspiration est cette main tendue, invisible. Antoine ne choisit pas. Il prend ce qu’on lui donne. Avant de faire le tri. Enregistré principalement en proche banlieue parisienne, masterisé par Alex Gopher et mixé par Robin Florent, toujours épaulé par Luke et Swing, duo ami, compositeurs et réalisateurs, Yann Le Men, le garde-fou d’Antoine comme il le dit lui-même et bien sûr Mike Mathieu, manager et au départ de l’aventure, voilà déjà plusieurs années.

Petite bande soudée et prête à en découdre avec les habitudes et les facilités et ce monde au cynisme d’argile. « En gros, je cherche l’instant de grâce… Et quand je suis en train de me mentir, quand j’écris, ça se sent, je le sens… » Oui, Antoine, lui, n’est pas cynique, même s’il envoie parfois quelques signes trompeurs. Un cynique est revenu de tout. Pas Antoine. Il lui reste des océans de doute à traverser, des forêts d’expériences à franchir, des déserts d’interrogations à vaincre. Des milliers de fantômes à apaiser. « J’ai encore tellement de trucs à me prendre dans la gueule », conclut-il, hilare. Derrière ce rire autant tellurique qu’enfantin, il y a des milliards de mondes qui s’incarnent, des souvenirs qui valsent, des êtres et des instants qui refusent de disparaître. Il y a Antoine qui regarde Antoine. Antoine qui dépasse Antoine aussi, pour mieux chanter ce que nous sommes. La marionnette a arraché son fil, elle erre, cherche, brûle et plonge, elle rit pour ne pas pleurer, chiale pour ne pas sombrer, elle avance, elle ose, elle connaît la conclusion mais refuse de s’en contenter. « Merde, on m’écoute ! » semble avoir compris Antoine. Il n’écrit plus seulement pour se vider, par égoïsme de survie, il écrit désormais aussi pour les autres. Par les autres.

« Ce disque, j’en suis fier et en même temps, j’ai l’impression d’avoir dû endosser pour lui le rôle de père. C’est assez déstabilisant pour moi » avoue Antoine. Son père lui a fait découvrir la musique. Son père lui a démontré que le sang ne faisait pas tout et que l’absence pouvait rimer avec fréquence. Ce qui marque surtout quand on écoute les chansons d’Antoine Elie, qui peuvent être très récentes comme afficher déjà cinq années au compteur, c’est cette voix qui semble convier à un voyage initiatique, au cœur des flammes qui nous consument autant qu’elles nous réchauffent. Antoine Elie, derrière son micro, court à s’en péter les poumons comme il murmure à l’oreille des oubliés. Il est à la fois fier et brisé, fort et perdu, embrumé et lucide, poète et mineur de fond, marin et statue. Sa musique est formidable parce qu’elle se moque des codes. Elle peut être noctambule comme sépia, fataliste comme monstrueuse, ego trip comme universelle. Stromae qui percute la prose de Hubert Selby Jr, il y a de ça… Du flow et des tripes, des mélodies et des lignes de front. Ici, un nombril implose et libère toute la furie et l’absurdité de l’existence. On n’entend pas Antoine Elie, on l’écoute, on le boit jusqu’à la gerbe flamboyante, on suffoque avec lui pour mieux décoller. C’est saisissant, vraiment prenant. C’est une horloge qui devient dingue, les aiguilles s’entrechoquant pour fuir les minutes qui hurlent l’inévitable.


L’AMAS D’CHAIR vient d’une rupture douloureuse. Et de cette fuite en avant, quand on souhaite oublier en enchaînant les corps et les âmes. Mélancolie rageuse, volonté aussi de passer à autre chose, un cœur qui saigne et des fluides qui se mêlent. Ici, Antoine tente de s’aimer en les femmes. Et prie pour que les femmes apprennent à s’aimer en lui. C’est le pire et le meilleur, la perdition et l’espoir. Comme souvent chez lui, les paradoxes sont vertigineux et esquissent de splendides paysages à l’équilibre fragile. 

AÏE porte bien son nom. La souffrance et la chute. Métaphore de la vie, cette file d’attente vers la faucheuse, le moment où l’on va se dire au revoir à nous-mêmes. « En fait, la vie, c’est comme un divertissement, pour ne pas dire une diversion. On passe notre temps à oublier qu’on est mortel. Que chaque journée que l’on passe, on la gagne et on la perd en même temps. Et cette image m’est venue, comme un abattoir. Mais j’aime cette idée : Ne pas oublier que l’on va crever parce que c’est ça qui donne un sens à nos vies » précise Antoine.

La chanson est belle comme une aube. CLOPES SKY COLA a été écrite un lendemain de beuverie terminée en baston. Amour et colère. Amende honorable et fierté de n’être que soi-même, ce gamin toujours fier de ses conneries. Crachée en à peine trente minutes en studio, cette chanson a le minimalisme fédérateur, le beat conscient. 

JE RÉPONDS PAS : « Cette chanson, je l’ai écrite en dix minutes ! Comme possédé. En plus, je venais de rencontrer une fille formidable, Taos, celle dont je parle dans la chanson. Je l’ai écrite dans son appart, alors que j’étais seul. Je parle encore de l’amour et de ce que je fais avec les gonzesses. En fait, je me rends compte que je parle pas mal de la mort et des gonzesses (rires). » Existe-t-il d’autres sujets valables à l’heure d’écrire une chanson ? Bien sûr que non. 

LA ROSE ET L’ARMURE, c’est encore l’amour, cette drogue qui prend autant qu’elle donne. C’est une chanson douce, sensible, à la guitare acoustique comme une caresse surgie du passé. Sentiments partagés et chaos annoncé.

LE BAD et son piano crépusculaire nous plonge dans un appartement insalubre, où un homme va jusqu’au bout de sa logique. L’humanité se divise en deux catégories: les frileux et les aventuriers. Antoine Elie, lui, comme d’autres, a choisi. Il préfère les montagnes russes aux petits trains touristiques. Trips d’envergure et descentes infernales. 

NOUS LIÉS, tout en dépouillement, est un hymne à la douceur et au temps cannibale, il chante sa grand-mère paternelle et les souffrances d’une vie. Il y a là une phrase: “C’était marée basse, le sel sur ta peau glacé”. Antoine Elie écrit comme il rêve : avec une tendresse et une rage inébranlables et c’est magnifique. 

NUIT TRANQUILLE traîne ses émotions dans les rues, la nuit. On pense à ceux pour qui le bitume n’est pas juste un passage mais bel et bien un royaume. Sans roi ni privilèges. Clochards, ombres urbaines, hommes sacrifiés.

OÙ ALLER : « C’est typiquement le genre de texte, chaque fois que je l’écoute, j’entends quelque chose de différent. “Sers-moi un rhum que j’oublie de trépasser” résume assez bien la chanson je pense. Genre, je picole pour oublier de crever. Ou accélérer le processus. Un mélange des deux… C’est ma chanson la plus ego trip » dit Antoine. 

PSYLO n’est pas vraiment une ode aux substances hallucinogènes. Plutôt une interrogation, presque en direct, sur un artiste qui voit son existence changer. Ou quand on s’expose aux lumières de la reconnaissance. Avec tout ce que cela comporte de frayeurs et de doutes. Légitime ? Suis-je à ma place ? Est-ce moi, là, qui s’agite sous les néons d’une gloire possible ?

ROI DU SILENCE est une chanson admirable. Et un titre idéal pour cet album conçu sans drapeau blanc : « Tu peux écouter ce que je dis mais ne pense pas que c’est ce que je pense, ça n’a rien à voir. Je fous des mots sur des émotions mais si je pouvais plutôt t’envoyer ces émotions à la gueule, je le ferai tellement (rires). C’est ce que dit cette chanson… » Voilà. C’est ça Antoine Elie. Exactement ça.

Enfin, SOUS LA MER, nouveau single quasiment hip hop, et qui a de quoi noircir tous les clubs de l’Hexagone, raconte pourtant quelque chose de profond, de définitif même. Danser sans filet, accorder du crédit à une certaine légèreté, même face à la Mort. Chez Antoine Elie, les sentiments sont un tourbillon, où rien n’est jamais figé. Chez Antoine Elie, les notes résonnent bien après la fin du disque.



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