C Contrairement à une légende encore répandue, les Frères Jacques n'étaient pas frères, du moins pas tous : deux vrais frères (André et Georges Bellec) et deux faux (François Soubeyran et Paul Tourenne) sont les membres visibles d'un quatuor reposant également sur un cinquième membre restant dans l'ombre, le pianiste Pierre Philippe.

L'idée d'un groupe de chanteurs vient tout d'abord d'André Bellec : ayant été instructeur d'art dramatique dans les Chantiers de jeunesse créés par le régime de Vichy, ce natif de Saint-Nazaire s'est formé au chant, à la danse et au mime. A la Libération, André souhaite continuer son aventure artistique et a l'idée de créer un groupe alliant le chant à la comédie. Il entraîne dans l'aventure son frère Georges, autre ancien des Chantiers de jeunesse et musicien de formation, et entreprend de recruter d'autres membres. Le comédien et futur cinéaste Yves Robert se voit proposer de rejoindre la troupe, mais refuse, ne se voyant pas chanteur : il aide néanmoins les frères Bellec en leur amenant les deux autres éléments du quatuor, François Soubeyran, chanteur d'opérette, et Paul Tourenne, régisseur d'orchestre.

Le groupe, une fois formé, se baptise rapidement Les Frères Jacques, d'après l'expression « faire le Jacques » (faire l'imbécile) : engagés dans la Compagnie Grenier-Hussenot, première troupe de théâtre fondée après la Libération, les quatre larrons rencontrent Pierre Philippe, qui devient leur pianiste et entreprend de travailler avec eux sur les arrangements et la mise en scène de leurs numéros. Le décorateur Jean-Denis Malclès s'occupe de concevoir pour les Frères Jacques un décor de scène pour leurs numéros, ainsi qu'un look qui contribue à assurer leur notoriété : collants noirs, justaucorps de couleurs différentes (vert pour André Bellec, jaune pour Georges, rouge pour François Soubeyran, bleu pour Paul Tourenne), gants et chapeaux haut-de-forme.

Multipliant les cachets dans les cabarets parisiens, le quatuor assure vite sa notoriété par leurs numéros combinant chant et narration, sur des thèmes tantôt fantaisistes, tantôt inspirés de la vie quotidienne. En 1947, les Frères Jacques sont engagés au cabaret La Rose Rouge, dont ils assurent régulièrement l'animation durant cinq ans. Le groupe enregistre son premier disque (un 78-tours de quatre titres) en 1948. Outre leurs prestations à La Rose Rouge, les Frères Jacques se produisent dans de nombreuses salles, interprétant notamment à Bobino les Pieds Nickelés, dans un spectacle inspiré de la fameuse bande dessinée, et mis en scène par leur complice Yves Robert. Le quatuor quitte en outre la Compagnie Grenier-Hussenot, dont ils étaient toujours membres, pour travailler complètement en solo. Mais le passage des Frères Jacques à une chanson de réelle prestige a lieu quand, à l'instigation de l'agent artistique Jacques Canetti, le quatuor commence à interpréter des textes de Jacques Prévert, sur des musiques de Joseph Kosma. Malgré le scepticisme initial de Prévert et le trac des quatre compères, les Frères Jacques font au final l'unanimité, remportant le Grand Prix du Disque en 1950, avec la chanson « L'Inventaire ».

Ayant fait la preuve de leur capacité à interpréter des grands textes, les chanteurs interprètent au fil des ans de grandes plumes comme Boris Vian ou Bernard Dimey, oscillant de la chanson enfantine au répertoire paillard et se permettant également des parodies de musique classique (« La Truite », de Franz Schubert). Devenus des vedettes à part entière, les Frères Jacques font leurs premières tournées internationales, et laissent de côté les numéros ponctuels dans les cabarets pour interpréter à eux seuls des récitals entiers. En 1955, ils fêtent leurs dix ans de carrière à la Comédie des Champs-Elysées, où ils avaient réalisé leur toute première prestation.

En 1957, ils suivent durant un mois entier la caravane du Tour de France. L'arrivée en France du rock et de la vogue yéyé ne pousse pas à la retraite les Frères Jacques, qui tiennent dans la chanson française une place trop à part pour être réellement touchée par les modes : le vrai problème pour le groupe survient avec le départ à la retraite de leur pianiste Pierre Philippe, qui cède en 1965 sa place à Hubert Degex, successeur qui parvient progressivement à trouver sa place dans le nouveau quintette. Continuant de tourner avec une grande constance, et d'interpréter des récitals réglés au millimètre près, les Frères Jacques continuent leur carrière avec brio, faisant figure d'ambassadeurs de la culture française dans les pays étrangers, où ils se produisent avec une certaine régularité.

En 1976, ils interprètent leur 7000ème récital : cependant, l'âge venant, les compères songent désormais à la retraite, et décident en 1979 d'entamer une tournée d'adieux regroupant leurs grands succès, qui débute à la Comédie des Champs-Elysées et dure au final trois ans, s'achevant en 1983 au Théâtre de Boulogne-Billancourt. Les Frères Jacques, heureux retraités, se reforment en quelques occasions pour pousser ensemble la chansonnette, laissant l'image d'une troupe unique en son temps, sorte de pendant surréaliste des Compagnons de la Chanson. En plusieurs milliers de représentations et neuf récitals complets, la troupe a tracé la voie à divers ensembles musico-comiques de la scène française et apporté ses lettres de noblesse à la confrérie des fantaisistes de cabaret.

Après que la popularité a passé et avant qu'elle ne soit oubliée, les Frères Jacques s'éteignent un à un : Paul Soubeyran meurt à Montjoux dans la Drôme, le 21 octobre 2002 ; André Bellec le suit à Pontpoint dans l'Oise le 3 octobre 2008 et son frère Georges Bellec s'éteint à Senlis le 13 décembre 2012. Paul Tourenne décède à son tour le 20 novembre 2016 à Montréal, au Canada.

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