Vanessa Paradis Vanessa Paradis

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D’un taxi jaune, dont le compteur tourne encore dans toutes les mémoires, jusqu’à la Stutbaker de Chet Baker sur Divinidylle vingt ans plus tard, les chansons de Vanessa Paradis ont transporté des millions d’entre nous. A vive allure ou en balade, en Tandem avec certains des meilleurs co-pilotes de France et d’ailleurs, en solo calfeutré ou toutes voiles hissées sur les ondes, elles appartiennent à tous et n’appartiennent pourtant qu’à Vanessa. Elles constituent ce petit bagage de souvenirs en commun que ce best of déploie à nouveau, avec à l’arrivée un cadeau inédit, Il y a, peut-être le début d’un prochain voyage dont Gaétan Roussel (Louise Attaque) aura esquissé le plan de vol. Mais pour l’heure, rembobinons : un peu plus de vingt ans de carrière, cinq albums, et seulement deux au cours des seize dernières années, trois live, une dizaine de films tournés dans les intervalles, des campagnes publicitaires iconiques au gré des époques, un épais voile de discrétion sur tout le reste, c’est plutôt pas mal, extraordinairement pas mal, pour une jeune fille que pratiquement personne, à l’origine, ne voyait dépasser les printemps si précoces qui l’avaient vu naître.

Au matin officiel de sa vie de chanteuse, en 1987, accompagnée par son oncle qui lui a présenté quelques amis auteurs et musiciens avec lesquels son métier de comédien lui a permis de tisser des liens, Vanessa possède déjà quelques heures d’avance. Depuis l’age de six ou sept ans, elle chante face aux miroirs des illusions qui trônent dans les chambres des petites filles et dont l’ « autre côté », depuis Lewis Carroll, n’en finit jamais d’attirer les curieuses. Elle a des rêves « bigger than life » façonnés à la vue des comédies musicales hollywoodiennes, dont elle connaît par cœur les tourbillons enchantés, les pas aux folles géométries et les mélodies du bonheur. Le chant, la danse, la comédie constituent donc ce trépied où elle ira déposer ses plus hauts désirs, sa détermination se chargeant de les transformer en réalité quand tant d’autres les abandonnent au seuil de l’adolescence. La volonté, donc, et aussi la chance de rencontrer si tôt Franck Langolff et Etienne Roda-Gil plutôt que d’ordinaires routiers de studio qui auraient pris l’intrépide gamine de haut. La veine aussi, insensée, que Serge Gainsbourg fasse carrément offre de ses services un peu plus tard et n’achève de dorer à l’or fin des premiers pas géantissimes. Songez, si vous n’étiez pas nés ou en vacances prolongées sur la Lune, qu’à la charnière des décennies 80 et 90, Vanessa Paradis fut l’un des sujets de conversation et d’empoigne les plus vifs en France. Un phénomène de société aux tranchées profondes où chacun allait vérifier ses certitudes, clamer son amour sulfuré par les souvenirs de Lolita ou déverser quelque odieux fiel parfumé à la jalousie. Une mythologie contemporaine. Du jamais vu depuis l’Aphrodite Bardot des sixties. Et ce nom plus beau encore qu’un pseudonyme, Paradis, que pourtant plus personne n’aura bientôt besoin de prononcer pour l’identifier, son seul prénom faisant l’affaire. Comme Marilyn, presque. Elle sera Vanessa, jeune étoile montante mariée artistiquement à quelques vieux lions de l’écriture et la composition, qui auront chacun à leur tour la délicatesse de ne rien brusquer quand il fallait faire naître une chanteuse d’une enfant, puis d’une enfant chanteuse une femme. Qu’Etienne Roda-Gil en soit le premier salué, en tant qu’inventeur du Taxi d’où partit cette course folle, mais aussi à travers toutes les chansons du premier album qui sont comme des images à découper et à coller sur un cahier blanc (Maxou), où est soigneusement évité ce « je » hautement dangereux à articuler lorsqu’on a quatorze ans, et qui peut vous coller des complexes à vie. Gainsbourg ensuite, forcé d’entrer dans le vif du sujet, qui saura en expert déployer autant de Variations sur le même t’aime qu’il y avait chez Vanessa de désirs contraires : s’émanciper et se préserver, faire d’un seul bouquet les fleurs bleues et les fleurs du mal. « Paradis c’est l’enfer », slogan Gainsbourgien, l’épitaphe de l’enfance, le sésame vers la légende. Et puis mentionnons aussi Jean-Claude Brisseau, dont la Noce blanche vint à point nommé prouver aux sceptiques que Vanessa Paradis n’avait rien d’une poupée de cire et de son, qu’une actrice ardente couvait sous la vapeur trompeuse de l’idole des ados.

Si Franck Langolff aura été l’enchanteur musical de ces années d’apprentissage, c’est à New York et volontairement déboussolée que Vanessa Paradis accomplira une première mue artistique de grande ampleur, choisissant seule de confier les clefs d’un album en anglais – voulu au départ par sa maison de disques – à un jeune Américain à la notoriété naissante, Lenny Kravitz. Lequel, secondé par l’architecte du son vintage Henry Hirsch, construira autour d’elle un genre de chapelle sixties où les lumières de Burt Bacharach, des Supremes, de Phil Spector ou de Sly Stone perçaient à travers les vitraux. Plus tard, bien plus tard, après sept ans de réflexions, de cinéma, d’accomplissement personnel, Vanessa ira une fois encore guidée par son intuition frapper à la porte d’un -M-, à peine baptisé, dont elle avait pressenti qu’il pouvait se révéler un alter ego durable. Leur alliance a donné lieu à deux albums où Matthieu Chédid, non content d’y déployer ses superpouvoirs de compositeur, de guitariste, de réalisateur et d’entremetteur (Franck Monnet, Albin de La Simone, Jean Fauque ou Brigitte Fontaine iront tous à Paradis grâce à lui), encouragera Vanessa à sauter le pas et à devenir elle-même compositrice, auteur et réalisatrice. Quant à son compagnon, Johnny Depp, en lui faisant cadeau d’une guitare, de quelques leçons et d’un mot magique, Bliss, il aura allumé le premier ce désir de plénitude artistique qui irradie désormais ses albums. L’effervescente aventure de Divinidylle, le disque puis la tournée, auront vingt ans après le démarrage en trombe de Joe le Taxi transporté une nouvelle fois Vanessa Paradis à travers cette France dont elle est l’un des plus beaux symboles. Ce best of en prolonge aujourd’hui les délices, de Joe dans le rétro jusqu’à Il y a et ses points de suspension dont on a hâte de découvrir la suite.

Pour finir, et de la façon la plus personnelle qui soit, Vanessa Paradis a voulu prolonger le plaisir de ce best of par un second CD, une ballade privée dans ses archives secrètes et dans les contre-allées de sa carrière. Sur ce second CD, dont elle a choisi les chansons elle-même avec minutie, Vanessa dévoile notamment deux versions entièrement nouvelles de Marylin & John et Scarabée, chansons de son premier album qu’elle revisite en tenue acoustique avec Albin de La Simone dans le rôle du couturier sur mesure. Autre inédit précieux : sa version de I Love Paris de Cole Porter, enregistrée pour les besoins d’une publicité pour Aéroports de Paris, avec cette fois le jeune maître du swing à la française, Fred Palem, aux baguettes et trompettes. Au milieu de chansons extraites de l’album « Bliss » ou de l’édition collector de « Divinidylle » (Dans mon café, Jackadi, St Germain, Abracadabra, I wouldn’t dare…toutes chères à l’artiste ), Vanessa a également glissé des duos sacrément réussis avec - M - , Jane Birkin ou Alain Souchon, des reprises live de Charles Aznavour ou du bouleversant This will be our year des Zombies, un titre au parfum « exotica » tiré de la B.O. de Atomik Circus enregistré en la pétroleuse compagnie des Little Rabbits (Concia chachacha), ou encore sa contribution à la comédie musicale Le Soldat Rose (Made in Asia). Enfin, l’une des très belles (re)découvertes de ce second CD est Varvara Pavlovna, écrit par Bertrand Chatenet sous l’influence de Tourgueniev, qui figurait à l’origine sur la face B de Joe le Taxi. La version originale de ce petit bijou romanesque mis en musique par Franck Langolff apparaît ici en CD pour la première fois.

Christophe Conte