The Mars Volta
Les dix-huit années environ qu’Omar Rodriguez-López et Cedric Bixler Zavala ont passées à faire de la musique ensemble sont le parfait exemple de la théorie de l’évolution musicale : un véritable voyage d’exploration qui a vu le duo refuser de rester tranquille, mûrir et grandir avec une musique de plus en plus audacieuse. Depuis l’arrivée d’Omar dans leur précédent groupe, l’exceptionnel et regretté At the Drive-In d’El Paso, et ses efforts pour le pousser peu à peu vers des horizons plus expérimentaux (ceux-là mêmes qui le feront finalement imploser), à sa composition de musique épique et à la création par Cédric de récits lyriques pour les accompagner (qui ont donné naissance aux deux premiers albums de The Mars Volta), la collaboration des deux musiciens a toujours fait passer le défi avant la satisfaction.
« Jusqu’ici, notre unique objectif a toujours été d’avancer continuellement », déclare Omar, leader du groupe, depuis le studio d’enregistrement de Mexico où il tient actuellement les rênes de The Mars Volta. « Faire de chaque nouvel album une création entièrement neuve par rapport à l’album précédent, pour ne pas cesser d’évoluer ».
Et c’est ce qui s’est passé avec The Mars Volta, depuis le premier jour. Le groupe répétait déjà pendant la dernière phase entropique de At the Drive-In, et bien avant cela, Omar et Cédric avaient maintenu le groupe de dub expérimental De Facto, avec les futurs membres de Mars Volta Ikey Owens et le défunt Jeremy Ward (dont la vie inspirera en 2005 les paroles de leur deuxième album : Frances The Mute). En 2002 sort Tremulant, premier maxi-CD 3 titres, sous leur propre label GSL. Leurs concerts et enregistrements les plus anciens traduisaient le mélange frénétique et chaotique de leurs origines, avec une véritable profusion d’idées partant dans toutes les directions, jusqu’à ce qu’ils forment quelque chose ressemblant à un groupe et à une orientation musicale cohésifs et qu’ils produisent De-Loused in the Comatorium, chef d’œuvre de modernité et de progressivité. Tout au long de ses dix chansons, longues et surprenantes, qui, étonnamment, forment un ensemble encore plus génial, cet éblouissant premier album a servi d’élégie et de dramatisation de la vie de Julio Venegas, ami et mentor des jeunes Omar et Cedric, qui avait fini par se donner la mort après de multiples tentatives de suicide. C’est pour cet album que Julio Venegas avait recréé le personnage fictif de Cerpin Taxt, les chansons racontant ses aventures probables dans l'univers virtuel d’un coma post-TS.
Anéantissant toutes les prévisions des détracteurs post-ATDI, De-Loused in the Comatorium est sorti sous les applaudissements des critiques et du monde commercial. A l’occasion des tous premiers concerts que le groupe a donnés en tant que tête d’affiche, The Mars Volta jouait la totalité de l’album lors de nuits marathon cathartiques et éreintantes qui se sont souvent terminées avec les membres du groupe en larmes, l’album étant devenu, de façon improbable, disque d’or. Galvanisés par ce succès, Omar et Cedric ont consolidé le noyau du groupe avec le bassiste Juan Alderete de la Pena, le pianiste Isaiah “Ikey” Owens, le percussionniste Marcel Rodriguez-López (le frère d’Omar), le flûtiste/saxophoniste ténor Adrian Terrazas et le batteur Jon Theodore, et ils ont commencé à travailler sur un autre projet encore plus ambitieux. Comme De-Loused in the Comatorium, l’album serait inspiré de la perte et du souvenir d’un ami proche, cette fois-ci l'opérateur son Jeremy Ward, mort brutalement peu après la sortie de l’album. Les paroles de Frances The Mute (2005) racontent l’histoire d’un personnage adopté à la recherche de ses parents biologiques et de sa décision finale pleine d’insatisfaction, reflet de l’histoire tragique de Jeremy Ward. Premier disque de The Mars Volta à être produit par Omar (Rick Rubin avait co-produit avec lui De-Loused in the Comatorium), Frances The Mute a une nouvelle fois dépassé toutes les attentes, en prenant la quatrième place du top 200, avec des contributions de figures légendaires de la musique comme David Campbell et Larry Harlow ou encore le guitariste actuel de Volta John Frusciante (ancien des Red Hot Chili Peppers) et en donnant naissance à un véritable tube avec The Widow. La tournée de concerts qui a accompagné la sortie de Frances The Mute (avec le retour de Pablo Hinojos, ancien membre d’ATDI), a été l’une des plus ambitieuses et intenses du groupe à ce jour, puisque le groupe, tête d’affiche, a fait salle comble y compris aux Greek Theaters de Berkeley et Los Angeles, pendant que Frances The Mute atteignait le demi million de ventes aux États-Unis. Globalement, un hommage plus que convenable pour un autre ami disparu.
Pour Amputechture en 2006, Omar et Cedric ont renversé une nouvelle fois le scénario, en décidant de faire de leur troisième album le premier sans thème central. Omar a comparé les vignettes de titres surréels et leur récits impressionnistes de l’hérésie, du culte au démon et autres histoires aux vieux épisodes des séries télévisées Night Gallery et Twilight Zones. Alors qu’Amputechture s’est révélé être l’album le plus difficile d’accès de toute la discographie de The Mars Volta jusqu’à aujourd’hui (Omar et Cedric en sont venus à considérer cet enregistrement comme leur enfant autiste, celui qui a le moins de liens avec les autres mais qu’ils ont le plus nourri), des titres phares comme Viscera Eyes et Day Of The Baphomets ont aujourd’hui encore les honneurs du public.
La période suivant la sortie d’Amputechture et sa tournée a été assaillie par les ennuis et la malchance. Le batteur Jon Theodore a été remercié et le groupe a lutté pour conserver un remplaçant stable. Plusieurs dates de concert ont été annulées ou repoussées à cause de problèmes de matériel inexpliqués et de Cedric qui souffrait d’une étrange blessure handicapante. Un ingénieur a brutalement perdu son calme et le studio d’Omar a été inondé. Le groupe a finalement reconnu une corrélation entre certains événements et l’apparition du premier prototype de « planche de jeu parlante » de type Ouija qu’Omar avait ramené d’Israël et offert à Cedric à son retour. Appelée « Le voyant » (The Soothsayer), la planche de jeu aurait raconté aux membres du groupe une histoire de séduction, d’infidélité et de meurtre avec des personnages hauts en couleurs qui se seraient finalement amalgamés pour devenir Goliath, un esprit malveillant. Avant que l’étiquette du Soothsayer ne se décolle et révèle des écrits pré araméens d’origine sinistre, les histoires de Goliath se seraient transformées en appels, à leurs tours devenus des menaces. Omar a pris l’affaire en main et est parti enterrer le Soothsayer dans un lieu isolé et choisi au hasard (une tombe sans nom), à un endroit qui ne sera jamais révélé à aucun autre membre du groupe et qu’il espère également oublier lui-même.
The Bedlam in Goliath, quatrième album du groupe sorti début 2008 en troisième position du tableau, est donc le testament du Soothsayer. Véritable incarnation musicale et virtuelle de la folie, The Bedlam in Goliath ne reproduit pas la progression graduelle des autres disques mais plonge tout de suite dans la frénésie avec le morceau d’ouverture Aberinkula, qui marque le premier enregistrement de Thomas Pridgen, le nouveau batteur, avec The Mars Volta. Au fur et à mesure de l’album, Ilyena, Goliath, Soothsayer et même le discret _ mais troublant_ œil de cyclone qu’a été Tourniquet Man ont donné une présence musicale aux personnages et aux histoires contées à Omar et Cedric via le Soothsayer. Tout comme l’histoire du groupe avec l’antique (et insidieuse) planche de jeu qui parlait, The Bedlam in Goliath est en soi une expérience effrayante, bien qu’entraînant une dépendance, qui a finalement rapporté au groupe son premier Grammy Awards. C’est en effet le titre Wax Simulacra qui a permis à The Mars Volta de rentrer à la maison avec la statuette de « La meilleure performance hard rock » des 51ème Grammy Awards de février 2009.
Pour Omar Rodriguez-Lopez, le studio n’est pas uniquement un outil de plus à sa disposition, ni même quelque chose d’aussi simple qu’un instrument. Le studio, c’est son laboratoire, sa cour de recréation, l’endroit où il peut prendre les squelettes de ses chansons mais également ses nouvelles idées et les peaufiner, les expérimenter, leur donner une forme radicalement différente et les tester dans des directions opposées. Pour Octahedron toutefois, cinquième album de The Mars Volta, Omar a adopté une stratégie totalement différente et détournée, qu’il n’avait encore jamais mise en pratique auparavant. Après avoir enregistré les titres clés du nouvel album, et plutôt que de se replier sur le studio pour y faire d’incessantes retouches, il a choisi de prendre du recul. Au lieu de dénaturer fiévreusement les titres avec les différents enregistrements fractionnés et FX qui l’aidaient habituellement à mettre ses idées en pratique, il a choisi de peaufiner et d’affiner ce qu’il avait en main, pour étouffer chaque sonnerie et chaque sifflement. Avec pour résultat, le premier album du groupe qu’il peut écouter avec plaisir ! C’est également un album qui distille toute l’énergie et l’invention furieuse caractéristique de la musique, et ce avec une clarté jamais atteinte jusque là. Toujours dans le même esprit, Omar a décidé d’épurer le groupe pour arriver au nombre de 6 musiciens. Il a pour cela demandé à Hinojos et à Terrazas de partir, ce qu’ils ont fait tous les deux avec amabilité.
« C’était vraiment un challenge, pour se freiner », dit-il en souriant. « Superposer les couches ou ajouter une nouvelle partie instrumentale ici ou là est devenu trop prévisible à mes yeux, et j’ai donc commencé à me mettre des freins, à dire non, on ne va pas ajouter 36 séquences supplémentaires à cette chanson. J’ai ralenti le rythme et je l’ai gardé au plus près de ce que ces chansons étaient. »
Octahedron est un album entêtant, doté de toute l’émotion et du suspense qui ont toujours été les caractéristiques du groupe, leur nouvelle vision et leur nouvelle simplicité donnant naissance à certaines des chansons les plus directes et les plus puissantes de sa discographie. D’un point de vue lyrique, Cedric a exploité le vaste thème de la disparition, s’inspirant de la culture du kidnapping (qui a récemment touché la maison actuelle du groupe à Mexico), des mystérieuses disparitions qui peuplent les légendes publiques, et de la façon dont les émotions (et même les plus fortes et les plus pures) peuvent mystérieusement, mais totalement, disparaître.
L’album commence sur la douleur tendre de Since We've Been Wrong, la voix plaintive de Cedric créant une ambiance aux couleurs du spleen et de la mélancolie, une attaque au dépourvu qui frappe chaque son aussi fort que les rockers sans complexe d’Octahedron (avec le funk étincelant et futuriste de Teflon, la musique de poursuite pleine d’intensité de Cotopaxi). Abandonnant l’expérimentation à pleine vitesse des précédents albums, Octahedron est le fruit du don d’Omar pour la composition, avec de courts morceaux de guitare de très forte intensité et de très grande puissance émotive (riffs épiques pour Luciforms), et des accroches tenaces et des mélodies étouffées enveloppant les rythmes agités de Desperate Graves. « Pour moi, le plus important, c’est si cela te touche ou pas », explique Omar. « Je n’ai jamais cherché à être malin, à être compliqué. Si cela me donne des frissons, alors je m’en sers. Si c’est poignant, si cela me bouscule en tant qu’auditeur… voilà ce qui importe pour moi. »
Finalement, cet album vient s’ajouter aux autres pour former une véritable série de témoignages de la foi inébranlable d’Omar et Cedric dans la poursuite de leur rêve, où qu’il les mène. Jusqu’ici, ce voyage a été celui d’une vie entière de création et ils ne voient pas de raison de changer de direction maintenant, encore moins quand cela débouche sur la production d’un disque aussi puissant qu’Octahedron. « La seule raison pour laquelle nous avons des fans, c’est parce que je suis resté fidèle à mes instincts », affirme Omar. « Nous n'avons pas essayé de copier d’anciens succès juste pour les satisfaire. Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes et nous avons fait la musique que nous voulions faire. Et c’est à ça que [les gens] réagissent. Ils devinent qu’il y a là quelque chose de très pur ». Et avec Octahedron, cette pureté est peut-être encore plus prononcée que jamais…
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