Scissor Sisters Scissor Sisters

Dernier album

Dernier single

C’était donc en fait trois ans après la sortie du deuxième album des Scissor Sisters (qui, à l’instar de son prédécesseur, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires rien qu’au Royaume-Uni), et un an avant celle du troisième. C’est en regardant tous ces corps en mouvement que Jake allait trouver l’étincelle qui déclencherait le feu qui brûle au cœur de ‘Night Work’, un nouvel album résolument pêchu, truffé de titres extrêmement dansants faits pour s’éclater jusqu’au bout de la nuit. Loin d’être avare en morceaux, ‘Night Work’ est plutôt un album noctambule avec effectivement une âme intemporelle. “C’est un disque de rêve,” déclare Jake. “C’est tout ce que nous n’avons pas été capables de produire auparavant.”

Difficile en effet d’imaginer un retour plus réussi que celui de l’euphorisant single ‘Fire With Fire’, une conte épique de batailles perdues et gagnées, d’une victoire arrachée face à une redoutable défaite. “C’est sur toutes ces horreurs qu’on a dans la tête avec le temps qui passe et toutes ces choses qui semblent s’éloigner de plus en plus, les minutes s’écoulent et c’est de pire en pire,” explique Jake. “C’est une rébellion contre les pensées autodestructrices qui nous envahissent. Lorsqu’une chanson me bouleverse, je sais qu’elle est bonne et je dois avouer que celle-ci m’a fait pleurer deux fois. C’est un titre triomphant, qui concerne tout le monde, il n’y a aucune subtilité particulière et je l’adore.”

Hymne superbe à notre manière d’affronter les défis, de tenir bon, de garder notre sang froid pour finir d’une certaine manière par gagner, ‘Fire With Fire’ salue l’esprit humain mais également le fait que Jake, Ana Matronic, Babydaddy et Del Marquis sont au bout du compte parvenus à réaliser un troisième album. Si son prédécesseur, malgré l’enthousiasme presque convaincant du titre ‘Ta-Dah’, masquait un certain pessimisme, ‘Night Work’ est en revanche un album résolument dansant de bout en bout, mais dénué cette fois de ce que Babydaddy appelle “le côté vaporeux”. Il y a certes par exemple des battements de mains, mais sans effets ‘jazz hands’ façon comédie musicale. Et Jake d’expliquer que le côté un peu triste du disque précédent est “désormais remplacé par un feeling beaucoup plus sinistre – que J’ADORE. C’est sinistre d’une manière très sexuelle et jouissive. Une grande partie de l’album évoque le fait de dépasser ses limites et d’aller trop loin”. L’album démarre donc en force avec une pure chanson festive, ‘Night Work’, et s’achève onze titres plus tard, non pas sur une ballade tristounette, mais sur l’imparable ‘Invisible Light’ capable de mettre le feu sur n’importe quelle piste de danse. Si la plupart des albums ont tendance à s’achever en douceur, ‘Night Work’ est le disque d’une nuit qui jamais ne se termine, en dépit, il faut le concéder, des difficultés que le groupe a rencontrées au départ pour le concevoir.

L’histoire de ‘Night Work’ a en fait commencé après les concerts de Scissor Sisters en tête d’affiche du O2 Arena de Londres en 2007, lorsque le groupe est retourné directement en studio pour y travailler cinq jours par semaine. Scissor Sisters aurait très bien pu sortir un album il y a deux ans, mais comme l’explique Babydaddy : “Nous avions plein de titres, mais ça n’avait pas de sens. Nous voulions trouver une bonne raison et apporter vraiment quelque chose.” Et Jake de confirmer : “Cela n’avait aucun sens et nous ne savions pas ce que nous voulions dire.” Le groupe a alors décidé d’essayer de faire autre chose. Babydaddy s’est mis à la peinture, Ana s’est lancée dans l’écriture créative et Del a sorti des projets en solo. Quant à Jake, il a écrit une comédie musicale mais surtout il est allé à Berlin. Là-bas il a dansé et s’est laissé envoûter par les dance-floors de la ville, où perdant toute notion de temps il s’est posé la question de savoir ce qui aurait pu se passer après 1984 ? “J’ai commencé à repenser à New York et aux boîtes new-yorkaises des années 70 et 80 où il y avait une telle énergie, une telle flamme. Puis tout le monde est mort. La fête s’est terminée dans un contexte particulièrement tragique. Toute une génération avait disparu. Cela m’a amené à me demander dans quelle direction allait cette musique de l’époque ? Dans quelle direction allaient Sylvester, Frankie et tous les autres ? Que ce serait-il passé si cela avait continué ? Qu’en serait-il si on revenait au moment où ça s’était arrêté ? Je voulais savoir comment la musique aurait évolué.” C’est en fait dans cette fraction de seconde que ‘Night Work’ est né.

“Lorsque Jake a eu cette idée, j’ai réalisé que cela pouvait être un bon point de départ,” poursuit Babydaddy et c’est ainsi que cet album a vu le jour après l’arrivée, ‘longuement retardée’ du producteur Stuart Price en juin 2009. Après avoir retrouvé Stuart à Berlin, le groupe a écouté les titres qu’il avait enregistrés. Stuart, qui déclare : “les disques sont le reflet de l’ambiance dans laquelle ils ont été conçus. Il faut que le groupe s’éclate”, identifie d’emblée le problème. Collaborateur occasionnel et ami du quatuor qu’il connaissait de longue date, depuis que Scissor Sisters avait joué en première partie de son groupe en 2004, il était en fait la réponse qui avait en fait toujours été là. “C’était un peu comme remonter sur un tandem que l’on savait parfaitement bien conduire avec quelqu’un en qui on a pleinement confiance,” se souvient Ana. L’expérience ne sera cependant pas de tout repos et Stuart les fera travailler sans ménagement, rejetant sur-le-champ les titres qui ne marchent pas et leur faisant reprendre les autres.

“‘Fire With Fire’ a été un tournant,” confie Babydaddy. “Jake a senti qu’il pouvait prendre les chose en main et dire ce qu’il voulait.” Et Ana d’ajouter que tout est devenu clair lorsque “nous avons compris que nous n’étions pas obligés de faire de nouveau le même album. Nous n’étions pas obligés de faire une Face A et une Face B avec une ballade à la fin de chaque face. En fait on n’était même pas obligés de faire des ballades...” ‘Night Work’ est donc un disque dance, sans aucune ballade. Ce n’est pas non plus un album entièrement électronique, on sent bien dans certains titres comme ‘Any Which Way’, le travail d’un groupe en train de répéter. Il s’agit fondamentalement d’un disque fait pour les clubs qui parvient à se démarquer de ses prédécesseurs avec un état d’esprit et une attitude bien plus jeune, comme en témoignent des titres comme ‘Running Out’ – une ode aux côtés autodestructeurs de l’humanité (dixit Ana) ou aux “gamins fauchés cherchant désespérément de la drogue ” (dixit Jake) – ou ‘Sex and Violence’ - inspiré d’American Psycho que Jake décrit comme “un genre de ballade électro évoquant un meurtre”, tandis que le cliquetis robotique de ‘Something Like This’ s’avère assez irrésistible.

“’Night Work’ est un disque qui résume bien ce que nous sommes. C’est un peu la quintessence de nous-mêmes.” Si l’on reconnait certes quelques influences majeures – de Giorgio Moroder à The Cult et Frankie Goes to Hollywood jusqu’à ZZ Top, au bout de trois albums Scissor Sisters a néanmoins élaboré un son qui lui est propre et est parvenu à raviver la magie qui lui a permis de passer des bars gays de New York à la scène du Royal Albert Hall. Un son admirablement incarné dans le titre qui clôt cet opus, l’inoubliable ‘Invisible Light’ qui marquera certainement plusieurs générations de clubbeurs. “C’est un titre qui restitue ce moment, lorsqu’on sort où l’on s’éclate vraiment et on a l’impression que cela va durer une éternité,” déclare Jake.

Quelle impression cela fait d’être un Scissor Sister en 2010 ? Babydaddy a la réponse : “Celle d’être fin prêt.”