Katel Katel

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Mais elle a eu peur, peur de l’isolement, de la solitude absolue. Elle ne se sentait pas de taille à affronter de la tour d’ivoire qui guette la vie d’écrivain. Alors, Katel a osé l’instrument, la guitare, puis la musique. Elle a refait passer l’écriture dans le corps : les doigts, la bouche, le ventre, les cordes… Comme pour la rendre palpable, l’extérioriser dans une forme plus immédiate, la faire vivre dans le son et la partager dans l’instant. On le sait maintenant, Katel a fait le bon choix.

Au printemps 2006, c’est Yann Tiersen qui a compris le premier le diable qui dormait en Katel. Il venait de la voir sur scène aimanter le public avec les chansons de ce qui deviendra quelques mois plus tard le mini-album, « Raides à la ville », et l’avait conviée en première partie de ses concerts. Dans la foulée, Katel a écumé les salles de France pendant deux ans. Il fallait qu’elle joue, coûte que coûte, seule d’abord puis avec son groupe. Sa voix claquait dans l’air, scandait une poésie asséchée, nue et délicate dans des chansons en spirales mélancoliques. Avec sa guitare de gauchère, elle était rock ; toute en retenue et en tension, dissonante et envoûtante, dessalée et troublante, quelque part entre Dominique A et PJ Harvey. Un peu garçonne aussi ; mais elle savait reprendre le Human behaviour de Björk comme aucune autre femme : une comète.

Et puis plus rien. Une année et demi de silence…, depuis juillet 2008, rompue aujourd’hui avec la mise à jour d’un nouvel album, « Decorum ». Ce disque Katel le voulait plein, total, cérébral et jouissif, comme le fruit à la fois d’une impulsion et d’une lente décantation. Onze chansons longues en oreille qui se goûtent immédiatement avec la gourmandise du plaisir pop-rock épicurien tout en conservant des saveurs cachées et surprenantes, à découvrir plus tard. Le travail a commencé en solitaire, entre quatre murs. Katel est comme ça, elle écrit seule. Les mots et leur musique naturelle dans le chant d’abord : la prosodie, la respiration, le rythme, toujours. C’est là, dans ses heures en face à face avec elle-même qu’elle construit son petit monde fait d’impasses, de ligne de fuites, de déplacements et de dépassements de soi, d’heures bleues et de petits courages ; qu’elle explore la frontière entre la fiction et la réalité et recherche le moment de suspension où l’imaginaire peut faire son œuvre. Les chansons de Katel fonctionnent de la sorte, à la façon des contes fantastiques.

« Je voulais avant tout une musique jouée, avec une colonne vertébrale live qu’on bousculerait ensuite avec des arrangements. » explique Katel. Avec son groupe de scène (Charles-Antoine Hurel, Julien Grasset, Nicolas Marsanne) elle a malaxé les couleurs et les sons, les lumières et les matières en rangs serrés pour composer de grands tableaux orchestraux où Jean-Baptiste Julien et Marc Chouarain ont glissé des motifs de bombardes, violoncelle, violons et cornemuses pour en décupler la dimension ésotérique. Puis Katel a invité Jeanne Cherhal (« Chez Escher », « Vue sur le ring », « Hurlevent ») et Nosfell (« Décorum », « Le chant du cygne ») aux chœurs pour partager le festin esthétique.

Rarement un album français aura paru aussi ouvragé, élaboré avec autant de précision pointilliste et de soin du détail, échafaudé suivant une vision musicale transversale qui emprunte à chacune des époques de la musique ses essences fondamentales, pensé dans son mouvement. Derrière son délicieux parfum surréaliste, la pochette restitue en un seul panorama l’ensemble des vertus de ce « Décorum » : un véritable jeu de miroir entre l’en-dedans et l’en-dehors. Un disque en escalier sans fin (réécoutez « Chez Escher » pour en capter toute la raideur et les vertiges), traversé par des fantômes d’un groove passé, des obsessions de musique répétitive, de minutieux échafaudages pop ventilé d’un souffle psychédélique, des pulsions de musiques traditionnelles et des fièvres rock toxiques. En nous offrant « Decorum », Katel nous fait un véritable don, une bande-son pour nos vies à venir, à chacun maintenant de retrouver dans ses chansons sa part d’intime, de jubilation secrète et de frissons nocturnes.