Hank Williams Hank Williams

Dernier album

« Tu as une voix qui vaut un million de dollars, fils, mais un cerveau qui ne vaut pas plus de dix centimes. »
Le chanteur et éditeur Roy Acuff, s’adressant à Hank Williams au sujet de son alcoolisme

« Des chansons comme « Your Cheatin’ Heart » sont sublimes, et, en comparaison, je me considère comme un bien piètre écrivain. » Leonard Cohen

Qu’est ce que c’est, Mount Olive, au milieu des années vingt ? Un gros bourg de l’Alabama, à portée de fusil (en fait, une dizaine de kilomètres) de la ville de Georgiana, peuplé par un millier de familles, qui, blanches à 98 %, savent à peine que Noirs et Indiens existent, par les illustrations des livres d’école encore. C’est là qu'Hank Williams pousse ses premiers cris le 17 septembre 1923, et tout de suite, les ennuis commencent. Ses parents le prénomment Hiram (on peut évoquer un roi phénicien, ou l’architecte du temple de Salomon, ou, plus simplement, un prénom qui leur convient), mais les gros doigts boudinés de l’employé de l’état civil mentionnent Hiriam. Plus préoccupant, on diagnostique une spina bifida occulta, affection médiane des vertèbres, extrêmement douloureuse, et qui causera au chanteur des névralgies dorsales chroniques. Le père du nouveau-né est Elonzo Lon Huble, conducteur de locomotive pour une compagnie forestière, et vétéran de la Grande Guerre, et on surnomme sa mère Jessie Lillybelle Lillie. Sa grande demi-sœur (Lon est remarié) se prénomme Irene, et la famille est endeuillée d’un enfant mort-né, Robin.

Dépression

La famille suit le père dans ses différentes affectations géographiques, et parcourt donc l’Alabama dans tous les sens. En 1930, on diagnostique, en séquelle de la guerre, une paralysie faciale, conséquence d’un anévrisme cérébral chez Lon : ce dernier est hospitalisé pendant la plus grande part de l’adolescence d’Hiram, qui grandira donc sous l’influence, très déterminante, et très féminine, de sa mère.

Dès 1931, fixée à Georgiana, la famille survit dans le contexte de la Grande Dépression, en multipliant les métiers, et les revenus : la mère tient une pension de famille, est ouvrière dans une conserverie et infirmière de nuit, et les enfants s’improvisent cireurs de chaussures, ou vendeurs de journaux. La pension militaire de Lon oxygène les fins de mois.

Première guitare, première bouteille

En 1933, Hiram s’installe à Fountain, au domicile de son oncle et sa tante. Cette dernière lui apprend à jouer de la guitare, l’un de ses cousins lui apprend à boire. Une année plus tard, de retour à Georgiana, Williams fait une rencontre décisive pour la suite de sa carrière : Rufus Tee-Tot Payne, chanteur de blues, et noir, lui inculque les bases de son jeu de guitare. Hiram reconnaîtra tout au long de sa carrière l’influence déterminante du bluesman. Les spécialistes, quant à eux, relèvent dans la musique de Williams, une évidente imprégnation des fondamentaux de la country par les canons du blues. En tout état de cause, handicapé par son physique, Williams ne peut que difficilement pratiquer un sport : il opte donc pour la musique.

Nouveau déménagement en 1934 : c’est au lycée de Greenville que l’adolescent s’affronte très violemment à son moniteur d’éducation physique. Le lycée ayant refusé de licencier l’enseignant (sic) la famille transporte ses pénates à Montgomery, capitale de l’état, pour y ouvrir une nouvelle pension de famille. C’est alors qu’Hiram devient Hank, pour un parcours rêvé dans la musique country.

Premier cachet

Le gamin n’a en effet de cesse de se faire remarquer par les propriétaires de la radio locale, et dès l’école finie, il fait le siège des studios, s’accompagnant sur une Silvertone (guitare bon marché, pour cette raison utilisée des années plus tard par Pete Townshend, qui s’employait à les réduire en miettes), sous le pseudonyme de Singing Kid. Les auditeurs le réclament : il est alors (à la fin de 1936) engagé pour une séquence bi-hebdomadaire, qui lui permet de percevoir un cachet de quinze dollars. Hank monte la première mouture de son groupe, les Drifting Cowboys, avec lequel il écume tous les clubs, bars à bière, concours régionaux, et soirées privées de l’état.

En octobre 1939, le chanteur tourne définitivement le dos à l’école, et étend son rayon d’action aux états voisins (comme la Géorgie, ou la Floride), tout en conservant son statut d’animateur de radio. Sa mère devient alors son manager, ce qui se limite en fait à transporter le groupe de concert en concert, et à percevoir les cachets. L’entrée des Etats-Unis dans le conflit de la Deuxième Guerre Mondiale décime l’ensemble, et l’alcoolisme exponentiel du chanteur détournent les musiciens réformés de lui. Pis, sa fâcheuse habitude de se présenter à la radio qui l’emploie en état d’ébriété, finit par provoquer son licenciement. Hank s’improvise alors soudeur sur un chantier naval de Mobile, au plein centre du Golfe du Mexique.

Premier mariage


En 1943, le chanteur rencontre une jeune fermière, alors qu’il participe à un medicine-show à Banks (Alabama). Il épouse (au mois de décembre 1944) Audrey Mae Sheppard (déjà mère d’une petite fille de deux ans), qui devient son manager, et une contrebassiste, même limitée, assurant les prestations publiques du groupe. Audrey tentera tout au long de son mariage d’entamer une carrière de chanteuse. Et elle n’entretiendra que des relations détestables avec sa belle-mère.
Dès cette époque, Williams intéresse les éditeurs Fred Rose et Roy Acuff, mais comme compositeur : ce n’est qu’après quelques mois de cohabitation que ces derniers décident de soutenir la carrière du chanteur. Williams enregistrent alors deux singles, « Never Again » en 1946 et « Honky Tonkin’ » en 1947, pour le compte du label Sterling Records : ce sont deux succès.

Premiers succès

En 1948, un nouveau contrat chez la major MGM lui permet d’éditer un nouveau triomphe, « Move It On Over », qui se classe dans les meilleures ventes, et qui, au mois d’avril, est suivi du hit (en nouvelle version) « Honky Tonkin’ ». Hank participe alors à la Louisinia Hayride, émission de radio diffusée depuis Shreveport, en Louisiane, et dauphine du nashvillien Grand Ole Opry. C’est désormais tout le sud-est des Etats-Unis qui identifie le chanteur. Mais les gazetiers considèrent dès lors que le poison de la célébrité circule déjà dans les veines d’Hank. En effet, il boit énormément, et de plus en plus, et même ses amis les plus intimes ont du mal à le fréquenter.

Au mois d’avril 1949, c’est sur la scène du Ryman Auditorium que le jeune homme interprète sa version du « Lovesick Blues » d’Alsie Rex Griffin (par ailleurs auteur d’un certain « Everybody’s Trying to Be My Baby » chanté par les Beatles) au Grand Ole Opry : c’est un raz-de-marée, et Williams est le premier à y bénéficier de six rappels. Il y est merveilleusement accompagné par la mouture la plus talentueuse des Drifting Cowboys : Don Helms à la steel-guitar, Bob MvcNett à la guitare, le violoniste Jerry Rivers, et Hillous Butrum à la contrebasse. Il s’agit du premier numéro un de la carrière du chanteur. L’année s’achève en apothéose, avec l’enregistrement de futurs standards (« My Bucket’s Got a Hole In It »), et…la naissance de Randall Hank Wiliams (qui fera carrière dans la country sous le nom d’Hank Williams Jr.). Sept tubes s’enchaînent en douze mois, et le groupe réclame mille dollars par concert : tout va bien.

Premiers démons

En 1950 apparaît sur le marché un nouvel artiste : Luke The Drifter. Il s’agit en fait du pseudonyme que Williams réserve à ses interprétations de répertoire religieux (« I Saw the Light »), qui ne doit pas faire d’ombre à ses chansons profanes, dont le succès ne se dément pas : « Moanin’ the Blues », « Long Gone Lonesome Blues », ainsi que l’inénarrable « My Son Calls Another Man Daddy ». On retrouve là la schizophrénie incarnée par Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur : passion religieuse et sexe (« Lost Highway »), ferveur liturgique et mauvais garçon (« Honky Tonkin’ »). C’est par ces deux catégories de chansons que Williams exorcisent ses démons, et fait étalage de ses préoccupations, concernant les relations entre êtres humains, ou la mort.

En 1951, les séances produisent de nouveau chefs d’œuvre : « Crazy Heart », «Dear John », et un « Cold, Cold Heart » qui sera, au gré de l’Histoire, interprété par Norah Jones, les Cowboy Junkies, Dinah Washington, ou Tony Bennett. Le succès d’Hank Williams ne se limite plus à l’audience country, et on peut l’applaudir dans des émissions de télévision destinées au grand public, comme le Perry Como Show.

Seule ombre au tableau : lors d’une partie de chasse dans la réserve de sa ferme du Tennessee, une mauvaise chute ravive ses névralgies. Malheureusement, ces douleurs dorsales, intolérables, inclinent Williams à consommer de plus en plus d’alcool, et à user de la morphine, portant un coup fatal à son mariage : après de multiples rabibochages, Audrey le quitte, conservant la garde de leur enfant, la maison, et la moitié des royautés à venir. En 1952, le chanteur revient vivre chez sa mère, puis s’installe à Nashville, et entame une brève liaison avec une certaine Bobby Jett.

Dernier tour de piste

Artistiquement, il maintient haut son niveau de création, avec de nouveaux incontournables comme « Jambalaya (On the Bayou) », ou le prémonitoire « I’ll Never Get Out of this World Alive », dernier single édité du vivant de Williams. Au mois d’octobre de la même année, ivre la plupart du temps, il est déclaré persona non grata au Grand Ole Opry, et les Drifting Cowboys décident désormais de cesser de l’accompagner : les cachets des concerts ne suffisent qu’à peine à régler les dépenses en alcool. On lui demande d’opter pour la sobriété : en lieu et place, il revendique un retour au sein du Louisiana Hayride ! Le 18, il épouse (au cours d’une cérémonie publique et…payante) la très jeune - elle a dix-neuf ans - Billie Jean Jones Eshlimar, fille de policier louisianais, devant 14 000 néo-orléanais. Hank Williams utilise ses heures de veille à chanter (un peu), boire (énormément), tout détruire autour de lui, et tirer à coups de fusil à tout bout de champ. Il commence à souffrir de problèmes cardiaques.

Le 1er janvier 1953, après qu’un médecin ait encore une fois tenté, par une injection de vitamine B12 (qui est un bon régulateur du système nerveux) et de morphine, de calmer ses douleurs, Hank Williams, dans l’incapacité de prendre un avion en raison d’une météo déficiente, prend la route à bord de sa Cadillac, pour un concert qu’il doit assurer dans l’Ohio. Il s’arrête tout d’abord dans un restau-route où les hamburgers portent des noms inspirés de titres de ses chansons. Ce sera son dernier repas. C’est à l’occasion d’une nouvelle halte dans une station-service de Virginie occidentale (où le véhicule est contrôlé pour excès de vitesse) que son jeune chauffeur, âgé de dix-sept ans, et le policier constatent le décès du chanteur. A ses côtés sur la banquette, quelques canettes de bière, et le manuscrit d’une chanson, « Then Came That Fateful Day ». Hank Williams est alors âgé de vingt-neuf ans.

Immortalité

Le 4 janvier, c’est une foule immense qui lui rend hommage, lors de ses obsèques à Montgomery, Alabama (sa dépouille est enterrée dans cette ville), alors que « Your Cheatin’ Heart » s’envole vers les sommets du hit-parade. C’est en fait trois singles qui seront des tubes posthumes.

Le six janvier, Bobbie Jett accouche d’une petite fille : Jett Williams, qui perdra précocement sa mère, apprendra sur le tard son ascendance, et devra user d’années de procédure pour être rétablie dans ses droits. Pourtant, Hank, avait, dès les premières semaines de grossesse, reconnu l’enfant. Jett entame par la suite une carrière de chanteuse country, accompagnée en tournée par les survivants des Drifting Cowboys. Au mois de septembre de la même année, sa veuve épouse le chanteur Johnny Horton.

Par delà une famille prolifique dans la carrière de la chanson (outre les enfants Hank William, Jr. et Jett Williams, relevons les petites filles Hillary et Holly), Hank Williams III semble être, dans ses excès et son intransigeance, le digne héritier de son grand-père. Neil Young s’est rendu acquéreur d’une ancienne guitare d’Hank Williams, et l’a utilisée tout au long de sa carrière.

Douze titres numéros un : on ne résume pas l’influence d’Hank Williams à cette simple comptabilité. Une autoroute de l’état d’Alabama porte son nom : on ne limite pas son aura aux hommages d’usage. Quatre années de triomphes et près de trente ans de souffrance : le romantisme de la country ne résiste pas au déséquilibre des deux plateaux de cette balance. Trop fragile pour ce monde, Hank Williams n’est désormais plus un chanteur, mais une légende. Sa grandeur reste de ne jamais avoir eu nécessité d’interpréter des chansons tristes : il lui suffisait d’ouvrir son cœur.

Copyright 2008 Music Story Christian Larrède