Dalida Dalida

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Madone avant Madonna, chanteuse caméléon, et surtout dame de cœur, Dalida vivait une vraie relation passionnelle avec son public. L’annonce de sa disparition, au soir du 3 mai 1987, a fait une foule d’orphelins, en France et un peu partout dans le monde. Cruel paradoxe pour cette femme sans enfants. Pas un magazine, pas un quotidien qui ne lui consacre sa une. Car bien au-delà du cercle de ses afficionados, la bambina a fasciné public et médias, la seconde partie de ce siècle. Mieux qu’aucune autre, Dalida a incarné pendant plus de trente ans un certain idéal féminin, à la fois proche et fatal, révélant au fil des années de nouvelles facettes de sa personnalité, et aussi de nouvelles failles.


À trop chanter les louanges de la diva blonde, qui clamait “Je suis toutes les femmes”, on finit par oublier celle qui confessait, au détour du refrain, “Je suis sentimentale, et parfois femme fatale aussi”, qui décrétait “Fini la comédie !” ou suppliait : “Téléphonez-moi, je n’attends que ça”. Il aura fallu cependant toute la volonté et le génie de la petite Yolanda Gigliotti, comme dit la chanson, “pour en arriver là”.


À Choubra, modeste faubourg du Caire, la future étoile d’Egypte naît le 17 janvier 1933. Elevée chez les sœurs, la jeune fille manifeste rapidement son désir de réussir : de son père, premier violon à l’opéra du Caire et revenu de la guerre aigri, elle tient l’amour de la musique. La disparition prématurée de ce père violent laisse chez la jeune fille une empreinte indélébile. Se présentant à un concours de beauté, où elle est élue Miss Egypte en 1954, elle effectue ses premiers pas au cinéma notamment dans “Un verre, une cigarette” et “Le masque de Toutankhamon”. Encouragée par le metteur en scène français Marc de Gastyne, la brune Yolanda débarque à Paris le soir de Noël 1954. Elle commence sa carrière en se produisant notamment à la Villa d’Este, mais c’est en participant au “Numéros 1 de demain”, une soirée tremplin à l’Olympia, que bascule le destin de celle qui, entre temps, est devenue Dalida. Envoûtés par la présence extraordinaire de cette jeune Cléopâtre, Eddie Barclay mais surtout Lucien Morisse, alors directeur musical d’Europe n°1, décident de lui donner sa chance. Dalida signe là son premier contrat. La légende de “l’Orchidée noire” est en route.


Son premier disque, “Madonna”, sort enfin. Le timbre chaleureux et roucoulant de Dalida commence à courir les ondes. Mais ce n’est qu’au troisième enregistrement que le miracle se produit et la place en tête des meilleurs ventes de disques… Et la France entière fredonne “Bambino” !


Grâce à ce titre, la jeune chanteuse reçoit son tout premier disque d’or en septembre 1957. Cette fois, ça y est. Une longue carrière se dessine à l’horizon, et c’est une succession ininterrompue de tubes qui lui valent le surnom de “Mademoiselle succès” : “Gondolier”, “Come Prima”, “Ciao ciao Bambina” sont autant de marches qui la conduisent vers les sommets de la gloire. Yolanda, profitant de l’engouement pour les chanteuses exotiques devient vite une des interprètes préférées du public et détrône Gloria Lasso dans le cœur des français. En effet, le succès ne se dément pas. La vague yé-yé l’effleure sans même la gêner, au contraire. Dalida adapte son répertoire, chantant du twist, “Itsy bitsy petit bikini” ou du rock italien, “24 000 baisers”, deux titres qui figurent également dans le répertoire de l’idole des jeunes, révélé au même moment, Johnny Hallyday. On ne l’arrêtera plus.


Pendant les vingt années qui suivent, la tornade du Caire balaie toutes les modes et les courants musicaux sur son passage et se risque - avec bonheur - à tous les virages artistiques. Après une courte carrière de chanteur, son frère cadet Orlando, décide de prendre en main la carrière de Dalida à partir de 1970 et la star ne finira plus alors d’engranger dans son répertoire, d’énormes succès. Le premier s’intitule “Darla dirladada” en 1970 ; mais aussi “Parle plus bas”, “Paroles, paroles”, enregistré en duo avec Alain Delon, “Gigi l’Amoroso” (Oscar mondial du succès du disque en 1975 et n° 1 dans douze pays) et “J’attendrai”, qu’elle emprunte au répertoire de Rina Ketty.


Émue par la beauté de certains textes, elle s’essaie alors à un répertoire plus profond. “La Mamma” de Charles Aznavour, “Je suis malade” de Serge Lama mais surtout “Avec le temps” de Léo Ferré. L’exigeant poète, pourtant habitué à des interprètes comme Gréco et Catherine Sauvage, ne tarit plus d’éloges. Même le fou chantant Charles Trenet se laisse séduire par “la sirène de ma mer”, comme il aime à l’appeler, et lui écrit un sublime hommage à son public : “Le visage de l’amour”.


Parmi toutes ces chansons, “Il venait d’avoir dix-huit ans”, écrite par Pascal Sevran, reste l’un des plus grands succès populaires de Dalida : numéro un dans neuf pays, prix de l’Académie du disque en 1975, cette romance entre un jeune homme et une femme d’âge mûr obtient toutes les distinctions.


Artiste protéiforme, Dalida est consciente de l’importance de son image auprès d’un public toujours avide de nouveautés, elle ne cesse d’être “une autre”. De la brune au maquillage chargé et ombrageux des débuts, la belle se métamorphose au fil des ans en une superbe sylphide blonde qui ondule suivant les différents rythmes musicaux : le twist, le rock, mais aussi “Le Lambeth walk” et le disco, avec “Monday, Tuesday” et “Besame mucho”. Lorsqu’en 1980, elle se lance dans le “show à l’américaine”, dirigée par Lester Wilson, le chorégraphe de John Travolta dans “La Fièvre du Samedi soir”, c’est encore un énorme triomphe. Son spectacle au Palais des Sports devient vite une référence du genre. La robe blanche de l’Olympia 71 cède place aux tenues perlées et pailletées, dignes des plus grandes revues de Broadway, et la diva danse entourée de boys, comme Mistinguett en son temps...


Hélas, pendant que la chanteuse vole de succès en succès, Yolanda, elle, a bien du mal à s’épanouir dans l’ombre du “soleil-Dalida”. Les déceptions amoureuses ne cessent de s’accumuler tout au long de la carrière de cette femme fragile et sentimentale, en constante quête d’amour.


Après cinq années de passion, Lucien Morisse et Dalida s’étaient mariés le 8 avril 1961. Leur bonheur fut bref. Sept mois plus tard, la presse révèle une liaison de Dalida avec le jeune peintre Jean Sobieski. Cette indiscrétion entraîne son divorce d’avec Lucien. Un homme que malgré tout, elle continuera longtemps à considérer comme son époux. Son remariage, puis son suicide le 11 septembre 1970, l’affecteront profondément. Cette brutale disparition intervient peu de temps après celle de Luigi Tenco, un jeune chanteur dont Dalida fut également amoureuse. Blessé par l’échec de sa chanson “Ciao, amore ciao” au Festival de San Remo en 1967, il décide, en signe de protestation, de se donner la mort. Peu de temps après, Dalida fait à son tour une tentative de suicide. Sauvée de justesse, après cinq jours de coma, elle pense alors mettre un terme à sa carrière.


Richard Chamfray, plus connu sous le nom du “Comte de Saint-Germain” permet à la belle de s’épanouir un temps. Le couple défraie la chronique dans le tout-Paris des années 70. Ensemble, ils enregistrent même un duo (“Et de l’amour, de l’amour”). Mais la séparation - inévitable - une dizaine d’années plus tard laissera le play-boy si désespéré qu’il choisira lui aussi de mettre un terme à son existence, en 1983. D’autres hommes suivront, mais à chaque fois Dalida connaîtra les mêmes déconvenues. Quatre ans plus tard, elle les rejoindra dans ce geste fatal. Lucien, Luigi, Richard…


À chaque fois, seul le soutien et l’amour de son public la convaincront de regagner les chemins du music-hall ; ce même public dont elle dit qu’il est un amant jaloux : “Quand on le trahit, il vous quitte. Pour moi,la famille, c’est le public. Le public est mon mari.” Car Dalida, dans sa solitude, ne trouvera pas de plus grand réconfort qu’auprès de ses admirateurs.


Elle rendra d’ailleurs souvent hommage à ce public. Notamment dans “Comme disait Mistinguett”. Elle y tourne son succès en dérision mais chante : “Moi tout ce que je veux, c’est que l’on m’aime un peu, et je l’avoue je suis comblée”, mais encore “Depuis que je suis née, depuis que j’ai chanté, j’ai des amours par milliers”. Car tout l’art de la “pharaonne de la chanson” est là. Nulle interprète ne s’est autant et si bien racontée dans ses chansons. Nulle vedette n’avait autant confessé ses fêlures intimes alors que, paradoxalement, elle n’a jamais écrit les textes de ses chansons. Car chez Dalida, les habits de lumière, de strass et de paillettes, ne dissimulent jamais longtemps le terrible poids de la solitude. À qui sait l’écouter et la comprendre…


Le calme est revenu. La dualité a définitivement cessé. Sa voix, présente, n’en finit plus de résonner et part à la conquête de nouveaux publics… La chanteuse a définitivement pris le pas sur la femme, tandis que nous changeons de siècle. Mais ne dit-on pas que les diamants sont éternels ?


Pierre Fageolle