W William Sheller est né de la rencontre entre un soldat américain, Jack Hand et une jeune française, Paulette Desboeuf. Après le conflit, Jack Hand reste en France avec son amie : c'est le 9 juillet 1946 que naît à Paris leur fils, William Hand. Contrebassiste à ses heures, Jack Hand fait volontiers le boeuf avec les jazzmen de Paris et fréquente le milieu des musiciens américains expatriés à Paris : il monte dans la capitale l'un des premiers clubs de jazz rue Pigalle.

Tout petit, le futur William Sheller doit écouter avec ses parents les amis musiciens de son père, avec interdiction de bouger pour ne pas les déranger : il en retire une véritable allergie au jazz. La famille part ensuite aux États-Unis, avant de se réinstaller à Paris au bout de quelques années. Grâce à ses grands-parents, qui travaillent dans le milieu musical (son grand-père est décorateur à l'Opéra de Paris et sa grand-mère ouvreuse au Théâtre des Champs-Elysées), le garçon découvre la musique classique : alors que son contact raté avec le jazz aurait pu lui fermer les portes d'un apprentissage musical, il connaît cette fois une révélation et, décidé à être Beethoven ou rien, entame l'apprentissage du piano.

Yves Margat, ancien élève de Gabriel Fauré, lui enseigne la musique et la composition, lui dispensant également des cours de culture générale. Encouragé par ses parents qui croient en son talent, il arrête ses études au collège pour se consacrer uniquement à son apprentissage musical et commence sérieusement la préparation du Prix de Rome. En combinant les noms des écrivains romantiques Friedrich von Schiller et Percy Shelley, il conçoit déjà le nom de scène de Sheller.

Au départ plus intéressé par la composition que par l'interprétation, mais peu enthousiasmé par la musique sérielle alors en vogue, le jeune homme voit sa vie bouleversée lorsqu'il fait la connaissance de la « musique moderne » : par l'entremise d'une amie, il découvre The Beatles, avec plusieurs années de retard sur sa génération. Le petit prodige du classique décide aussitôt d'opérer un virage à 180° de son orientation musicale et, à la grande consternation de son professeur, d'abandonner le classique pour le rock'n'roll. William Sheller rejoint Worst, un groupe de rock niçois, qu'il accompagne dans une série de concerts plus ou moins minables. Après une période de semi-galère (Worst ne s'appelle pas « pire » pour rien), il lâche le groupe pour faire équipe avec une chanteuse nommée Luce : le duo fait la tournée des bases militaires américaines en France en interprétant un répertoire de rock anglo-saxon.

Ce n'est finalement pas en se déhanchant sur scène que William Sheller va rencontrer le succès, mais en mettant à profit sa solide formation de compositeur. En 1968, les Irrésistibles, un groupe pop formé à Paris par de jeunes musiciens américains, fait appel à lui pour une chanson : c'est le tube « My Year Is a Day », qui se hisse à la seconde place du hit-parade français. Le label CBS offre au compositeur l'occasion d'enregistrer son premier 45-tours en tant qu'interprète : débutant sur « Couleurs », une chanson écrite par Gérard Manset, William Sheller n'est convaincu ni par le morceau ni par la scène, préférant se consacrer à des tâches d'écriture et de composition.

C'est d'ailleurs peu dire qu'il se montre actif sur ces deux fronts, puisqu'on le voit rapidement signer une musique de film (Erotissimo, réalisé par Gérard Pirès) et écrire une chanson pour Dalida (« Je me repose »). Au passage, il sort un premier album, dans un registre complètement instrumental et largement atypique : Lux Aeterna est en effet un messe rock et psychédélique que l'artiste a initialement composée... pour le mariage d'une amie, avant de penser à en sortir le disque. Bien qu'ayant sorti un autre 45-tours en tant que chanteur, William Sheller semble toujours faire passer nettement au second plan ses activités d'interprète.

Le vrai déclic va venir en 1973 grâce à Barbara qui, intéressée par Lux Aeterna, lui confie les arrangements de son album La Louve : entretenant de bonnes relations avec son orchestrateur, la chanteuse l'incite à se remettre à l'écriture et à la chanson. Encouragé, William Sheller réalise, avec la collaboration des musiciens du groupe Alice, l'album Rock'n'Roll Dollars, conçu comme un disque semi-parodique écrit en pseudo-anglais. C'est un succès, qui apporte à son interprète une soudaine notoriété : l'album se vend à 500 000 exemplaires et William Sheller se retrouve propulsé nouvelle vedette du pop-rock français. Poussé à se remettre au travail séance tenante, il réalise coup sur coup deux autres albums, Dans Un Vieux Rock'n'Roll et Symphoman : la chanson-titre du premier album est d'ailleurs un tube et devient un standard.

William Sheller affine sa production et parvient, malgré l'urgence dans laquelle on le fait travailler, à affiner ses chansons, en leur donnant une patine plus personnelle. Le public découvre progressivement que, derrière le chanteur populaire, se cache un compositeur de talent, à la solide formation. Mais William Sheller lui-même ne vit pas bien son accession à la notoriété : il supporte difficilement le strass et les paillettes, a le sentiment de trahir sa vocation en réalisant des play-back lors de certaines émissions de télévision. Il diversifie ses travaux en écrivant un ballet pour le cabaret Le Paradis Latin, un concerto (Le Violonaire Français) et une musique de film (Retour en force, réalisé par Jean-Marie Poiré) ; mais il a finalement besoin de s'expatrier pour se ressourcer : c'est aux États-Unis qu'il part enregistrer l'album Nicolas, qui lui donne ensuite l'occasion de se réconcilier vraiment avec le métier de chanteur.

Oubliant les avatars de la télévision, William Sheller fait enfin de la scène, d'abord en province, puis à Bobino (1981) et à l'Olympia (1982), affirmant sa nouvelle stature d'interprète avec un double album live. Ayant vaincu sa timidité et désormais enthousiasmé par les planches, il se produit sur scène avec une grande régularité. Au cours des années 1980, le chanteur expérimente de nouvelles manières de se produire en concert : ayant été obligé, lors d'un concert bruxellois, de se produire sans ses musiciens (bloqués par la douane belge), il improvise un concert en solitaire, accompagné de son seul piano. Le succès, artistique et public, est tel, qu'il donne à William Sheller l'idée de renouveler régulièrement l'expérience.

Il tente également une autre aventure en réalisant une longue série de concerts avec le Quatuor Halvenhalf, un ensemble musical belge composé d'un alto, de deux violons et d'un violoncelle : avec ces accompagnateurs, il réalise de nouvelles versions de ses anciennes chansons et crée des compositions orchestrales. Un concert à l'Olympia, un album live
issu de ce même concert et un album studio viennent couronner leur collaboration. Parallèlement, William Sheller continue de composer des pièces classiques, dont plusieurs sont interprétées dans divers festivals. En 1990, il se produit au Palais des Congrès avec un orchestre symphonique de soixante-dix musiciens, l'expérience donnant lieu à un Concerto pour violoncelle et orchestre.

En pleine période « symphonique » de Sheller, ses disques font résolument le choix du style orchestral, avec notamment l'album Univers, que son succès public porte au statut de disque d'or. Allure austère sur les photos promotionnelles, lyrisme affirmé dans les compositions, William Sheller affirme son statut d'« auteur grand public » de la chanson française. L'album Ailleurs se veut résolument onirique ; la chanson « Excalibur » bénéficie d'un vidéo-clip à gros budget, conçu et réalisé par le dessinateur Philippe Druillet, qui y transpose son univers de science-fiction : si le résultat est diversement apprécié - certains le jugent superbe, d'autres y voient un triomphe de kitsch à la limite de la parodie involontaire - et la chanson, aux harmonies complexes, pas forcément adaptée à un clip à grand spectacle, l'expérience a au moins le mérite de montrer une fois de plus que l'artiste n'hésite pas à expérimenter.

William Sheller pousse ses projets spectaculaires jusqu'à un stade hollywoodien, en montant la comédie musicale Quasimodo, où Nicoletta interprète le rôle d'Esmeralda. En 1991, il prend le contre-pied de ses tentations précédentes en choisissant à nouveau la sobriété, avec Sheller en Solitaire : grâce notamment à l'énorme tube « Un homme heureux », qui s'affirme comme le plus célèbre des standards de son interprète, l'album est un très grand succès public, qui affirme à nouveau le statut de chanteur populaire de premier plan de son auteur, compositeur et interprète.

Olympia, Casino de Paris, tournée française : 1991 est l'année du plus grand succès de William Sheller. Continuant de varier les plaisirs, il écrit en 1993 un concerto pour trompette, puis se permet l'année suivante un album rock (Albion). Ralentissant un peu le rythme de ses albums, le chanteur se consacre ensuite largement à la composition, réalisant une série de pièces et prenant le temps, en 1996, d'animer des classes musicales avec des enfants.

Le vrai retour discographique de William Sheller a lieu en 2000 avec le très riche Les Machines Absurdes, qui remporte un grand succès public et critique et donne lieu à une nouvelle tournée. Il réalise dans ce cadre, au Théâtre des Champs-Elysées, le plus long concert de sa carrière, interprétant sur près de quatre heures les principaux titres de son répertoire : il se fait également plaisir en réalisant sur scène un duo avec son père, qui reprend sa contrebasse pour l'occasion.

Alternant album de chansons (en 2004, il sort Épures, composé comme son titre l'indique de mélodies dépouillées, interprétées en solo) et projets classiques (toujours en 2004, il crée pour le Festival de musique classique de Sully-sur-Loire une symphonie en trois mouvements), William Sheller s'est révélé un artiste à l'éclectisme particulièrement épanoui, cultivant une relative discrétion, loin des frasques d'un certain show-biz. Loin d'avoir tué dans l'oeuf une carrière de compositeur classique, il a su prouver qu'en devenant saltimbanque, on n'en demeurait pas moins artiste, souvent dans le meilleur sens du mot.

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