André Manoukian André Manoukian

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“Mélanchology”, voilà un titre des plus programmatiques. « Exprimer sa tristesse en musique, en pouvant jouer avec et l’écouter par la suite, cela nous guérit de notre propre mélancolie. C’est en fouillant vraiment la musique arménienne, que j’ai découvert la profondeur de ce sentiment. » Longtemps, André Manoukian n’a entendu dans la mélancolie que la complainte et le pathos, ce lamento oriental qu’incarnaient ces tantes hantées par l’exil. Il lui fallait gratter le vernis pour voir les éclats d’âme de ce mode typique, à la fois majeur et mineur, qui irrigue tout le chant du terroir arménien. Pour y parvenir, André Manoukian aura pris le temps et le soin nécessaires, histoire de saisir les vertiges d’une tradition séculaire, ancrée dans une réalité, rude et drôle, onirique et tellurique. Tout d’abord, une réalisatrice lui indique la voie – la voix ? – à suivre en lui proposant de réaliser la partition d’un documentaire autour de la diaspora, une bande-son « quelque part entre Satie et l’Orient ». Dès lors, il va creuser ce fertile sillon, qui le mène à sa nature même. 


En  2008, un premier essai, intitulé Inkala, ose le mariage entre le jazz avec lequel il a grandi et les mélodies qui l’ont bercé. Mais c’est surtout en allant sur place la même année, en Arménie, qu’il recouvre vraiment la mémoire de ses origines, qu’il se redécouvre tel qu’en lui-même. Et de citer la déterritorialité chère à Gilles Deleuze : « Un territoire ne vaut que s’il est quitté. »  C’est cela, cette présence dans l’absence, qu’il perçut à son insu lorsque, jeune homme élevé aux leçons de piano classique, il découvrit à treize ans Fats Waller : l’expression d’un territoire perdu. « L’Arménie, une terre mythique qui est avant tout un espace culturel, avec sa diaspora disséminée un peu partout mais unie par ce rêve de nation libre et indépendante. » Quarante ans plus tard, alors que l’Arménie existe sur la cartographie officielle, il était peut-être temps pour ce touche-à-tout – arrangeur et pianiste diplômé de l’académique Berklee de Boston, jury de La Nouvelle Star mais aussi aux côtés de Chucho Valdès à Montreux, amateur distingué de voix lovées pour lesquelles il a beaucoup écrit et organisateur d’un festival Cosmo Jazz qui plane haut du côté de Chamonix – d’oser lever le voile sur ce que d’autres appellent le spleen, la saudade et bien entendu le blues. Le souvenir tenace, ses traces qu’on ne peut tout à fait effacer.


A Kind Of Mélancholie. C’est cela qu’exprime cette Mélanchology, une étude toute personnelle en douze thèmes de ce « bonheur d’être triste » selon Victor Hugo, du « plus légitime de tous les tons poétiques » si l’on croit Edgar Alan Poe. La mélancolie donc, la matrice à de bien belles mélodies. Celles qui composent le répertoire de cet album sont pour moitié héritées de la tradition arménienne, suivant l’exemple d’aînés : on ne peut manquer de songer au mystique Georges Gurdjieff, qu’exprima en son temps Keith Jarrett, dans le droit fil du poète et maître du kamanche Sayat-Nova, surnommé « le roi des chansons »… « Toute cette mémoire aurait pu disparaître sans le travail de Gomidas, un moine qui à partir de la fin du XIXème siècle a recensé et compilé la musique arménienne traditionnelle en parcourant les campagnes. Un peu comme Alan Lomax aux Etats-Unis ! » Ou plutôt comme Bélà Bartok avec les danses hongroises. L’ethnomusicologue mort en exil à Villejuif a montré qu’on pouvait « jouer avec ce répertoire, des morceaux courts susceptibles d’être réinventés ». André Manoukian a appliqué cette méthode pour transfigurer des petites cellules et courts motifs de la tradition populaire. L’autre moitié de l’album est constitué d’originaux, écrits dans l’esprit originel plus qu’à la lettre près. Parce que loin de toute posture figée dans le temps, André Manoukian adopte la position du jazzman : un homme qui à lecture du passé se projette dans le présent. 


Pour incarner ces mélodies, tour à tour songeuses puis joyeuses, danses obsédantes ou ballades entêtantes, toujours ciselées au plus près, André Manoukian a choisi des partenaires au diapason, des équipiers prêts à s’inscrire dans une aventure au long cours, afin de bâtir un groupe et un son au fil des concerts. Déjà présent sur le précédent album, Christophe Walemme demeure le pilier, capable de poser sa pâte sonore comme sa délicate introduction à l’archet sur le thème-titre ; le batteur Stéphane Huchard remplace Laurent Robin, apportant une touche plus percussive à l’image du cajon argentin qui lui sert de grosse caisse, du zarb iranien qui lui sied à merveille. Quant à André Manoukian, plus soliste que précédemment, il se met cette fois au Fender Rhodes, sa « petite nostalgie seventies » (comme il rit) qui lui permet d’installer des climats plus atmosphériques ou des traits plus éclectiques, reconnaît volontiers avoir repris « sérieusement » le piano : « Là où je l’avais laissé vingt-cinq ans plus tôt ! » Et de citer en toute humilité quelques esthètes du clavier plus ou moins tempéré qui l’ont aidé à cheminer sur le sentier d’un jazz décalé des ornières : le vertigineux Brad Mehldau, le fiévreux Danilo Pérez, le prodigieux Tigran Hamasyan, mais surtout Esbjorn Svensson pour sa science du son et Bill Evans pour les climats ouverts. « Le jazz est le langage commun, la base sur laquelle chacun peut mettre son accent. » Aujourd’hui comme hier, les musiciens de jazz reconfigurent le monde, au-delà des querelles de chapelles et des murs de la pensée. C’est cela la jazzosphère, un univers sujet à des échanges, l’objet de toutes les hybridations. Un espace singulier composé de la foisonnante multiplicité qui peuple le monde, la combinaison aléatoire et sensible des origines qui fondent chaque personnalité et l’originalité d’un discours. En ce sens, André Manoukian perçoit un réel renouveau de cette musique « par l’Orient ». 


C’est dans cette dimension prospective, loin de tout formalisme, qu’il faut entendre la présence sur un thème (le bien-nommé “Baalbeck”, du nom du temple à la frontière syrienne, sur un rythme en 5/4) du Libanais Ibrahim Maalouf, virtuose de la trompette, véloce des quarts de tons. Il en va de même pour l’Albanaise Elina Duni, « chanteuse de jazz avec un twist oriental » qui hante de sa présence fantasmagorique trois titres dont “N'at Zaman”, un traditionnel albanais réinvesti de fond en comble, et  “Macadam Colosse”, un texte sur l’exil et un thème construit  autour de la gamme pentatonique de l’éthio-jazz… Explicite à plus d’un titre (à l’image de “Noah Was Here”, qui rappelle la présence du mont Ararat, mythe fondateur de l’Arménie), cette ouverture vers l’Orient se cristallise encore plus autour du saxophoniste Hervé Gourdikian, un ami lyonnais de plus de vingt ans, qui a entre-temps posé ses doigts sur le duduk, l’emblématique hautbois dont les hauteurs harmoniques symbolisent les climats de l’Arménie. Il est le véritable alter ego de ce disque, ayant beaucoup co-écrit et prenant de nombreux solos. « Il s’agissait de construire un écrin pour son souffle mélodique. Le duduk se rapproche beaucoup de la voix humaine : comme un chant féminin dans les graves. » Les veilles amours d’André Manoukian, il y revient,  comme toujours, comme une ritournelle, comme sur “Erevan New York”, un pont entre deux mondes instruit par le dialogue entre le saxophone et le piano.